Petits déboires ordinaires de citoyennes

Jeudi 28 mai 2009
Avant que d'emménager en province - ah ben si, c'est la province, j'ai un numéro de téléphone en 02 et ma fille n'a pas les vacances en même temps que Paris - nous habitions dans une ville moyenne de banlieue parisienne, plutôt cossue et bien fréquentée, où la délinquance se bornait à faire exploser des pétards dans le jardin des voisins qu'on n'aime pas et à ne pas payer son ticket de bus ... C'était gérable. La police municipale se pavanait dans des véhicules flambant neufs (mouafffff flambant) et des uniformes de cow-boys castrés (sans flingues) et effectuait des rondes dissuasives au ralenti dans les petites rues. Y'avait bien une MJC mais pas une seule casquette de rappeur devant. Etonnant. Bref.

Ma minette deuxième était en nourrice - pouf pouf, chez une assistante maternelle - à un bout de la ville, et nous habitions à l'autre. Trois kilomètres de distance - et je rappelle aux esprits moqueurs que j'ai pas le permis. Lorsque c'était à moi d'aller la récupérer chez la dame, qui ne tolérait pas la moindre minute de retard - et je la comprends au fond : vous feriez du rab à l'oeil, vous - je me fadais donc dix minutes avec la poussette pour rallier l'abribus de la navette transurbaine qui me ramènerait à bon port. Qu'il pleuve, neige, vente. Et il pleuvait, neigeait, ventait, presque toujours quand c'était MON soir. Allez comprendre.
On voit souvent les mêmes têtes dans les bus, et on finit par connaître la vie de personnes à qui, pourtant, on restera toujours étranger, simplement parce qu'elles papotent entre elles.
C'est de cette manière, d'oreille traînante et lasse, que je commençai d'entendre parler de cette nouvelle infraction mineure mais lourde de conséquences qui était apparue en ville et défrayait la chronique (c'est dire si qu'on avait des trucs à se raconter hein) : un allumé, un salopard, un dégénéré ou juste un petit con, s'amusait à balafrer tout en longueur les carrosseries des bagnoles, surtout les grosses, un peu partout en ville. La police municipale était aux abois, pensez hi hi ils n'avaient rien eu d'aussi palpitant à se mettre sous la dent depuis pfffou au moins l'Histoire de la Panne Informatique du Distributeur à Billets!, et je le savais parce que la dame qui en causait, ben son mari en était membre. De la police municipale. "On" soupçonnait un malveillant esprit révolté de vouloir punir le bon bourgeois. L'information, répétée et étayée soir après soir,  se fraya un chemin jusqu'à mon neurone à mémoire, et y resta. Un peu comme on garde un sac plastique au cas où qu'il resservirait.Un jour. Sauf que là, le jour arriva bien vite.  Ce vendredi soir de septembre, rendue à mon arrêt, je manoeuvrai comme d'habitude seule la poussette démesurée, la descendis sans qu'aucune âme charitable masculine ou féminine ne vînt me prêter main forte, ou faible j'aurais pris aussi, et m'extirpai du véhicule communautaire en faisant un merci et au revoir au chauffeur que je connaissais bien. Voilà, j'étais enfin sur mon trottoir, à deux pas de chez moi. Quasi rendue, enfin, et en week end !

Sous l'abribus, y'avait une petite vieille. Toute menue. Sont souvent toutes menues les vieilles bien vieilles. Racornies comme des Golden qui n'ont pas pourri mais desséché. Elle n'attendait pas le bus, elle passait juste par là, et s'était arrêtée pour me regarder en descendre seule et pestant ; elle m'observait à présent, les yeux étrécis, m'escrimer avec mon catafalque à roulettes pour contourner par la route un gros 4x4 garé en dépit du bon sens à 65 cm des bornes de délimitation du parking du Prisu, lequel était d'ailleurs quasiment vide c'est dire si le conducteur était pas un gros con de bouffer le trottoir avec son engin. Je râlais, pensez bien, à haute et intelligible voix, contre l'andouille phallocompensé du V8 ! Aucune visibilité pour contourner, pas le bon côté de la route, les voitures qui me contournent en train de contourner, la nuit qui tombe, la pluie aussi... Le bazar ! Et quand j'achève enfin ma manoeuvre par l'asphalte, au péril de ma vie ! - bon ok, il est passé deux voitures à 2 à l'heure -  la dame a également fini de contourner, par les 65 cm disponibles, le véhicule. Je la vois m'adresser sous son sac plastique à cheveux de vieille dame un immense et lumineux sourire et ranger dans son cabas noir son trousseau de clés qu'elle n'avait pas en main, j'en suis certaine, avant que j'entame mes exercices de créneau avec poussette .... Elle s'éloigne à petits pas mesurés, point pressée ... Un tilt se fait jour dans mon esprit embrumé, je m'enjoins à n'y point croire, non c'est pas Dieu possible ... Je cale le frein de la poussette et reviens sur mes pas. Depuis le phare avant jusques au réservoir, dans le beau noir métallisé du monstre, une énooooooorme rayure toute fraîche, encore bordée de tortillons de la peinture arrachée, saute aux yeux.
Vite vite, je m'éloigne du lieu du crime, que je cautionne mais n'ai guère envie de prendre sur moi. !!
Bon sang, j'ai coincé le Gang des Griffeurs, et il met du Daxon !
Pensez bien que j'en ai jamais rien dit à personne, mais elle a fini par se faire coincer quand même.
Aux policiers qui l'interrogeaient puis au juge qui l'a condamnée à une belle amende (merci madame la femme du policier), elle aurait dit sans en démordre jamais  que tant que la police municipale n'enverrait pas les cons à la fourrière au lieu de patrouiller le cul au chaud dans ses ZX de fonction, elle continuerait de rayer les voitures même si toute la quotité disponible de sa petite retraite devait y passer en amendes. Eh ben j'en ris encore.

Marie-Laetitia Gambié
Par Marie-Laetitia Gambié
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Jeudi 22 janvier 2009
Ben oui, j'y reviens. Parce que chaque fois ça me navre. Nâvre, même.
Jusqu'à présent, et depuis quelques années, on évaluait en CE2 et en 6ème les "acquis" de nos enfants. Je passe sur ce que je pense desdites évaluations, vous le savez déjà, ou bien faites comme si. Désormais, on va également évaluer leurs acquis fondamentaux en CM2. J'ai téléchargé hier ces évaluations, parce que je suis curieuse, et parce que quand je lis que des enseignants s'insurgent qu'on soumette aux élèves ces exercices - qui portent sur la totalité du programme de l'année, dès le mois de Janvier, je m'interroge.
Un enfant de dix ans - environ, qu'on soit en janvier ou en décembre n'y change pas grand chose, ne peut plus identifier un plus que parfait parce qu'il ne l'a pas encore appris.
Ca devrait pas me surprendre, j'ai été prof, j'ai trois gosses, y'a un moment que j'ai compris.
Notre école primaire, laique, publique et obligatoire a été l'un des meilleurs systèmes éducatifs du monde, celle qui donnait les mêmes chances à un fils de prolo qu'aux enfants des nantis. Elle est devenue, par l'intercession d'une longue succession de réformateurs, une machine à rendre con les plus brillants - dont quelques uns survivent malgré tout, et encore plus cons les pas très reluisants. On n'apprend plus à l'école ni à avoir la tête bien faite, ni même bien pleine. Malgré tous les efforts de nombre d'enseignants qui voudraient bien - mais qu'on contraint à travailler de façon tellement incohérente qu'ils n'ont aucune chance d'y arriver. On continue à faire redoubler des gosses à tour de bras (et peut être pas si fiers de la méthode, puisque la France a refusé de rendre publics ses chiffres pour l'année dernière), on persiste à ne leur rien enseigner, mais à leur faire tout découvrir par l'intercession d'intervenants - l'écologie, le recyclage des déchets, les méfaits de la cigarette, l'indispensable attention à l'équilibre alimentaire, les OGM, les MST, je t'en passe et des meilleures, et sans capote.
S'intéresse-t-on à la respiration des mamifères qu'au lieu de se pencher sur un manuel de biologie, on enferme un hamster dans une cage transparente qu'on vide d'air d'un petit coup de pompe, et on laisse la classe constater que ça nique la bestiole. Et les poissons alors ? Ben suffit de virer sur le bord du bureau le poisson rouge qui jusque là tournait paisiblement dans son bocal quand on part en récré, et on verra bien dans vingt minutes si qu'y respire encore.
Sûr qu'après ça, y'a peu de temps pour le plus que parfait. Déjà, pour le présent, c'est pas gagné. Pourquoi ? Essayez, vous, de comprendre quelque chose aux conjugaisons en apprenant d'abord les trois personnes du singulier du présent, pour poursuivre avec les mêmes à l'imparfait et au futur avant de passer, trois mois plus tard, aux personnes du pluriel... brillant hein ?
Chaque fois que j'essaie de comprendre le pourquoi de ce genre de méthodes, je me fais une syncope. Trop dur pour moi. D'autant que dès le collège, on passe - avec l'apprentissage du passé simple, et même, vers la troisième, du subjonctif, à des notions de linguistique que j'aurais pensé réservées à des spécialistes. Tiens, l'autre jour, mon plus jeune, en quatrième, devait retrouver dans un texte des "référents déictiques". Si, et si l'un d'entre vous sait ce que c'est sans aller chercher comme des cons(1), je m'engage à fermer ma gueule ad vitam au sujet de l'école.
Bref, tout ça pour dire que c'est un beau gâchis, tous ces gosses tout neufs qu'on leur laisse aux mains de l'école, et qu'elle nous immole dès la maternelle au nom d'idéologies à la con dont on n'a rien à battre.  D'autant que si l'Education Nationale compte, comme tous les corps, quelques bras cassés, elle regorge aussi d'enseignants qui vouraient bien qu'on les laisse enseigner. Misère.


Marie RENNARD

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(1) Il va de soi que je parle de lecteurs dont la linguistique n'est pas le métier.
Par Marie Rennard
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Lundi 19 janvier 2009

Il y a des jours où l’on tombe du lit plutôt qu’on se lève. Alors on se dit, imagine un truc drôle, Ôm-toi les neurones, blush-toi un rose clown sur les joues. Parfois, ça fonctionne. Et des jours, non. Faut chercher plus loin, puiser dans la réserve des moments inénarrables. Fouillez les cases archives, secteur mort de rire, a-b-c-…, par quel souvenir commencer. Le temps d’y réfléchir et déjà plus envie, cause panne de café. En plus, y a de la route au programme et le pare-brise est givré. Mal aux doigts. Fait chier. Le matin est comme moi : mal embouché.

Ah, des histoires de mal embouchés, ça, par contre, j’en ai plein. Des classeurs fédéraux remplis de voleurs de places de parc, de malotrus qui se faufilent dans les files d’attente. Celui qui ne remplace jamais le rouleau de PQ vide ; pire : qui ne passe pas la brosse après popo. Il y a la gonzesse du parking, qui attend d’être devant la barrière automatique pour chercher sa carte magnétique au fond de la botte de foin qu’est son sac. Celle et/ou celui qui n’a toujours pas compris dans quel sens on s’engage dans un rond point à deux voies et qui, non content de vous avoir provoqué une frayeur de douze, se permet encore de vous offrir la vision superbe d’un majeur tendu. La séance de travail improbable avec le collègue « pue du bec » qui s’évertue à vous parler à 23 centimètres et demi du nez et qui se rapproche à chaque fois que vous reculez pour échapper à l’odeur de putréfaction, vous laissant en fin de course acculée entre la paroi et sa bouche. Celui qui a installé une sirène de pompier volume maxi en guise de sonnerie de portable, et qui laisse ostensiblement son engin sur son bureau avant de se rendre à un meeting pour la journée. La chérie qui monopolise la machine à café (faut pas m’énerver avec le café…), le doigt posé délicatement sur le bouton cappuccino, sans appuyer parce qu’elle cause avec sa copine et qu’elle ne peut pas faire deux trucs en même temps (si t’as du bol et que c’est vraiment ton jour, tu retrouves les deux mêmes à la badgeuse le soir.) Les envahisseuses du rayon « petites culottes », qui jouent du coude et de la gouaille pour te faire dégager fissa et qui osent encore un regard désapprobateur en ta direction quand elles font invariablement tomber la caisse des strings en solde. En prime, les plus chanceuses trouveront le soir en rentrant : le pack de lait vide dûment rangé dans le frigo, le pull de l’aîné fraîchement lavé et repassé dans le panier à linge sale et la poubelle, oubliée dans la cuisine, méticuleusement éventrée et éparpillée dans toute la maison par minou qui, les pattes pleines de marc de café (ah !) n’aura pas oublié d’aller un petit peu marcher ensuite sur le canap’ blanc. Manquerait plus (private joke) que le benjamin vomisse dans l’assiette pour clore la journée !...


Ma foi, y a des jours…




Marie-Christine BUFFAT

Par Marie-Christine Buffat
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Vendredi 9 janvier 2009
Combien de fois l’ai-je entendue, cette petite phrase qui ne paie pas de mine, mais qui souvent en dit long comme le bras sur ce qu’on attend de moi.

Des « t’es pas cool » lancés n’importe comment par n’importe qui, sous d’obscurs prétextes. A cause d’un « c’est joli ta coupe de cheveux » qu’on n’a pas dit parce qu’on ne le pense pas, ou d’un « non » donné en réponse à un « t’aimes mes bottes ? » Ou  parce qu’on n’a pas voulu annuler une soirée pour garder le dernier-né d’une copine. Ou parce qu’on a répondu « ça me fait carrément chier » à sa collègue de travail qui demande pour la quatorzième fois d’échanger les horaires. Ou parce qu’on a dit « ouais, ça me dérange » à son Jules qui voulait nous faire cuisiner pour trois copains et lui au lieu de les inviter au restau comme promis.

Alors, souvent, pour être cool, on dit okay, c’est bon, j’annule mon entretien d’embauche pour le poste attendu depuis cinq ans, histoire d’accompagner belle-maman chez le docteur. On se lève à trois plombes du mat’ pour cuisiner les spaghettis à chéri et ses trente-deux potes bourrés comme mon ex -celui qui m’a vomi sur les pompes-, alors qu’on se lève à six ; on consacre sa seule journée de congé en huit mois à jouer les taxis pour la bonne copine qui bosse à 20%. On met en stand-by les travaux prévus à la casa pour servir le café à ceux qui ont reconnu votre voiture devant la maison et qui donc en profitent pour venir faire un petit coucou rapide (et oui, vous avez prévenu être super à la bourre)… qui va durer tout l’après-midi, malgré vos nombreuses insinuations sur le temps qui passe…

Toutes ces contrariétés perpétuelles qu’on accepte comme autant de concessions normales, pour maintenir de bonnes relations. Des petits services qu’on se rend entre amis. Jusqu’à ce qu’on s’aperçoive que c’est toujours la même conne qu’on sollicite et qui dit oui. Et qu’en face, on se prend moins le chou à vous opposer des excuses grosses comme les roues d’un Monster Truck, dès qu’on demande de l’aide pour son déménagement (Impossible : c’est trop dur de te voir quitter cet appart’ rempli de tant de nos souvenirs…) (j’ai la lombaire fragile) (j’ai promis à mon mec de l’accompagner choisir sa nouvelle perceuse) Et là, je dis stop. Assez. Ça suffit maintenant.

Dorénavant je vais être la fille la plus cool du monde… avec moi !

Marie-Christine BUFFAT

Par Marie-Christine Buffat
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Mardi 16 septembre 2008

 


 

Les oiseaux m’ont réveillée bien avant six heures. J’ouvre les yeux sur un plafond inconnu. A la seconde suivante, j’ai sauté dans mon jean et ouvert largement la fenêtre de mon nouvel appartement, niché au premier étage d’un immeuble en vieilles pierres des faubourgs. L’air chargé des lilas de juin qui foisonnent derrière la haute clôture du couvent lisse sur ma joue le pli de l’oreiller.

La rue est déserte. Le chant de paix des nonnes dans la chapelle aux vitraux orangés s’empare de la rue étroite et monte droit vers le carré de ciel bleu à l’aplomb des hauts murs. L’éclat scintillant d’un avion trace au dessus du château, d’Est en Ouest, la route blanche du voyage des autres.

Je sors d’un carton, soigneusement isolé la veille, le nécessaire à l’indispensable café et retourne à mon poste d’observation nantie d’une tasse en fer fumante. L’appui décrépit de la fenêtre, juste assez large pour que je m’y installe confortablement, m’offre une perspective plongeante sur la rue sans trottoirs. Un homme s’avance à petits pas, quadragénaire osseux qui précède un chien à son image. Maigre et de poil rare et roux, lui aussi, mais sans lunettes. Ils cheminent lentement sans lever la tête, et avec un bel ensemble font halte au pied des marches sur lesquelles s’ouvre la vieille porte en bois de l’immeuble. Le chien tourne le dos au mur et s’installe, tête basse,  pattes postérieures largement écartées, se crispant dans son matinal effort de défécation. L’odeur nauséabonde monte immédiatement jusqu’à moi, pervertissant le mélange délicat de l’arôme café-lilas. L’homme jette, par dessus ses lunettes, un coup d’œil furtif alentour et poursuit sa route sur un « Viens Virgile » (peste ! le monsieur à des lettres) en négligeant le plus élémentaire des gestes citoyens. Ni vu ni connu, pas vu pas pris.

Je  hausse les épaules, referme la fenêtre et m’attèle vigoureusement au déballage méthodique des cartons pour retrouver les vis des meubles. Quand, aux alentours de huit heures, une fringale de croissants me pousse à explorer le quartier à la recherche d’une boulangerie, j’ai retrouvé enfin les vis manquantes et oublié la scène du réveil. Dans l’enthousiasme de ma première promenade dans ce petit bout de moyen-âge, je dévale l’étage, pousse la lourde porte à toute volée et  glisse sur la merde gluante posée là au coin des marches, m’envolant dans une chorégraphie qui fait se tordre de rire un gamin en route pour l’école,  plié sous le poids de son cartable.

J’étouffe le juron de circonstance pour ne pas choquer le marmot, essuie, prise de nausée,  mes pieds sur une touffe d’herbe qui pousse dans une faille du mur, et pars en quête d’un petit déjeuner reconstituant.

La boulangerie n’est pas loin, encastrée dans l’épais mur du rempart, et tenue par une sorcière noire et sèche comme un pain de seigle. Handicapée par des ongles bleus démesurément longs, elle ramasse mes pièces sur le comptoir et les glisse sous la paume de sa main jusqu’au tiroir en me gratifiant d’un sourire marron.

De retour dans la cuisine, je pose les croissants sur un carton, fouille le capharnaüm qui m’entoure à la recherche d’un seau, et redescends l’étage pour laver les marches en grognant.

A la fin de la journée, l’appartement est à peu près habitable. Je m’offre une demi-heure de délassement sous la douche qui fuit, grelotte à la recherche des serviettes de toilette disparues, et de guerre lasse me sèche dans un drap avant de m’installer sous la couette nantie d’un « vicomte de Bragelonne » qui doit peser dans les trois kilos. Je n’ai pas osé le ranger sur les chétives étagères du locataire précédent.

Mon deuxième réveil dans cet appartement est identique au premier. Mêmes stridulations des oiseaux, même musique dans la chapelle, même pause à la fenêtre, même scène du même homme au chien.

J’ose à peine le confesser, mais je suis en train de prendre des habitudes. Le même gamin qu’hier a pu de nouveau assister au spectacle improvisé de l’envol gracieux sur merde de chien. Ces acrobaties matinales répétées vont rapidement devenir éprouvantes, il faut absolument que je réagisse si je ne veux pas vieillir prématurément.

Aux petites heures de mon troisième matin, je ramène à mon poste d’observation un seau d’eau avec ma tasse en fer. Pas question de glisser encore une fois. Dès qu’ils seront repartis, hop, de ma fenêtre, je jette le seau d’eau et le tour est joué.

Les voilà qui s’avancent à petits pas de vieux, et rejouent la scène si bien réglée de la pause caca, les halètements du chien alternant avec les encouragements du maître. La rue encore une fois est déserte.

Les chants des nonnes se sont tus, et je me sens d’irrésistibles fourmillements dans les mains. On dit que le Diable n’est jamais très loin de Dieu. C’est sans doute une force maligne qui guide maintenant mes gestes et Notre Seigneur à Tous, malgré sa proche concession, a dû lever sa main de dessus moi. Je descends sans bruit de l’appui de ma fenêtre, et les dix litres d’eau glacée touchent leur cible au moment où le chien va soupirer d’aisance.

Le hurlement du clebs se superpose aux jurons du maître. Un peu en retrait, dissimulée par l’angle du volet,  je contemple les effets de la rage qui défigure le cynophile trempé et je souris en refermant la fenêtre. Cette fois, ce n’est pas moi qui donne dans le happening. Mais après tout, pas vu, pas pris !

Par Marie Rennard
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Lundi 25 août 2008

Illustré par Fourchette

 

A s’t’heure là, la ville est déserte, jusqu’au marché qui se peuple doucement, avant de déborder à partir de dix heures. Je longe lentement les ruelles, le sac de cours de Virgule sur l’épaule qui va bien, à tous petits pas de vioque, pied gauche, ouille, pied droit, re-ouilleu, ficelée dans mon appareillage anti-fracture, à mi-chemin entre le gilet pare balles et la camisole de force, un truc à rendre dingue de moins prédisposés que moi… Sur ma gauche s’avance un cycliste, bedonnant papy dégarni, qui freine à ma hauteur. Vous êtes d’Annecy ?

Oui da, mon brave. Vous savez où ça mène ce chemin là ?

Ce chemin là, c’est celui que chez moi on appelle le chemin secret. Le plus court pour gagner le château, le plus raide aussi, tellement que les mômes le grimpent à quatre pattes. Je préviens le quidam qu’il vaut mieux pour lui se choisir un autre itinéraire.

Vous vous êtes cassé un bras ?

Tout juste Auguste. En vélo justement (voilà, vous pouvez vous foutre de moi), fesez gaffe mon bon monsieur, c’est vite arrivé.

Puisque vous êtes d’Annecy, vous pourriez peut être me conseiller sur ce qu’il y a à faire.

Boh, les vieilles prisons, la chapelle de la Galerie, le square qu’hanta Rousseau, vaut mieux aimer respirer l’histoire ici hein…

Oui, mais tout seul c’est pas drôle.

Ha, mais y’a des visites guidées, faut aller voir à Bonlieu…

Moi, je préfèrerais avec vous…

Glups.

Vous me balladez, et après on pourrait se faire un petit restau romantique…

Non mais où qu’il se croit papy ? D’abord, quand j’ai été voir pour me faire embaucher comme guide de ma ville que je connais par cœur, on m’a pas voulue parce que j’ai pas de diplôme (1), et ensuite au rythme où je marche, faudrait la semaine, et surtout, SURTOUT, je déteste me faire draguer par des vieux. D’autant moins qu’y a belle heurette que les jeunes me draguent plus. La dernière fois, ça remonte à au moins quatre ans, un éphèbe Marocain de vingt ans tout juste qui voulait se faire mon serviteur. Quand je pense que j’y ai ri au nez. Quelle conne !

Bref, je ricane à celui du papy, de gros nez, en lui objectant, amère, mon statut de mère de trois gosses post-pubères et mes obligations de ravitaillement. Du coup, il renonce et oblique à droite, côté lac, où ça descend, gros lard.

Je reprends mon clopinage irrégulier, direction Robert pour acheter les patates. Lui, au moins, il est sympa. Il me déçoit jamais. Du plus loin qu’il me voit, il me sourit et m’accueille d’un invariable Hé bonjour jolie dame ! Ben qu’est ce qui vous est arrivé encore ?Venez là, je vais tout vous y mettre dans vot’ sac, tenez, j’ai des beaux radis, je vous les donne. Rentrez point en courant hein…

Ben voilà, même Robert y se fout de ma gueule. Et moi, ça me met décidément de très méchante humeur, ces invalidités réitérées. Ca, et la pile de réclamations ineptes de mes copropriétaires qui ne désarment pas, même quand j’ai qu’une envie, d’humer l’août si rare à ma fenêtre. Et au lieu de ça, j’ai de nouveau le nez et la gorge pleines de textes de lois et de courriers infâmes, de jargons indigestes, et quand de colère et de frustration je tire un coup de pied dans une porte, je me fracture en plus le gros orteil. Douleur exquise. Ma vie est un nightmare-toi quand même ou tu succombes à la neurasthénie.



(1) Que ça commence à me casser le cul ces histoires de diplômes. Le nombre de fois qu’on m’a objecté ce genre de conneries, hein… Le plus dur, ça a été quand la maison Harlequin m’a refusée comme traductrice en m’objectant un manque de sens littéraire. Quand c’est pas un truc, c’est un autre, y’aura jamais personne pour me payer à faire ce que je fais mieux que les autres SANS DIPLOME. Oui, chus d’humeur râleuse, et alors, vous voulez mon poing dans la gueule peut-être ?

Par Marie Rennard
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Vendredi 23 mai 2008
"Ah mais on peut pas le mettre sur le Navigo(1) les Solidarité(2)" ...
Il se tient au guichet, patiemment humble, tête baissée.
Elle, elle parle à son collègue sans le regarder jamais, lui, l'homme de l'autre côté.
Agacée elle reprend plus fort :
"Non non on peut pas les Solidarité, pi faut revenir avec son attestation pour qu'on aye la preuve
La trentaine, peut-être un poil plus, treillis usé mais propre, baskets neuves, sac à dos rose fluo, un métis black quelconque. Passe-partout, anonyme. Sauf que non, et c'est là que ça pèche ... Lui il voudrait bien pouvoir se déplacer comme tout le monde, sans que ce soit immédiatement visible, son RéMI... Alors il aurait bien aimé qu'on lui mette ça sur Navigo, comme tout le monde, son titre de transport à tarif privilégié (3) ...
Mais voilà
"Nan i faut qu'i revienne, on leur fait pas sur Navigo les Solidarité, on lui fera la pochette".
Pas une seule fois elle ne le regarde ... Il ne sollicite d'ailleurs pas l'échange, les yeux rivés au sol, c'est plus de l'humilité c'est de la soumission, il ne proteste ni sur le fond ni sur la forme, et alors qu'elle a déjà tourné les talons pour vaquer à sa tâche sans l'avoir gratifié d'un "au revoir" , il va jusqu'à lui dire merci.

_______________
(1) le Navigo est un passe magnétique qui permet de circuler sur le réseau transilien sans avoir à composter ou faire passer son coupon par les machines à tourniquet, enfin en théorie ... parce que quand c'est démagnétisé c'est comme la bonne vieille carte orange, casse-couilles comme tout.

(2) les personnes percevant le RMI (revenu minimum d'insertion pour mémoire) ont un accès gratuit aux transports en commun en Ile de France ; la patte blanche qu'ils doivent montrer pour accéder à ce sésame mime la forme de la carte orange, et ce à l'heure où la SNCF lance une campagne massive de suppression de ce support pour faire basculer l'ensemble de ses usagers vers le passe Navigo

(3) Celui qui pige ce qui est écrit sur cette page (c'est ti gratuit ou pas ?) http://www.optile.com/guide/carte-solidarite-transport.html sera bienvenu à m'en expliquer les arcanes ...
Par Marie-Laetitia Gambié
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Mercredi 16 avril 2008

Hé, devant moi, y’a une auto pas banale. Hyper large, toute blanche, avec des chromes qui brillent encore plus que mon argenterie. Sans rire, je sais pas ce que c’est, mais c’est vacheté biau comme automobile. Faut que je la serre un peu pour voir la marque qu’est écrite en tout petit. Immatriculée en californie. Je serre encore un peu, là, encore un peu. Boum. Qué c’est ce con qui pile juste quand j’arrive à la bonne distance pour lire Buick ?

J’ai pas le temps d’approfondir la question, l’américain est sorti de sa caisse, et mâtin, je vous jure que je retiens mon souffle. Le gaillard est aussi chromé que son auto, et putain de beau gosse, mais visiblement pas de très bonne humeur. Il se penche à ma fenêtre en vitupérant des choses pas gentilles en anglais. Je descends de ma caisse, prête à faire des excuses, puis me ravise. Mieux vaut jouer la francophonie. S’il se rend compte que je comprends, énervé comme le v’là, il va me demander des comptes. J’oppose donc à sa diatribe le mutisme de celle qu’en pige pas une bien qu’il me désigne, d’un index napolitain, la rayure sur son pare-choc.

Ho my God, Ho my God, Ho my God.

Je dis ça autant pour calmer le monsieur que pour me calmer moi. C’est qu’il est vraiment vraiment canon. Peut être qu’en lui expliquant tout bien que sa sparkling car blinded me, apologize my négligé but I’m on the road to the detchetry and may I propose you a coffee anyway j’aurais des chances de le voir sourire, mais je sais tout de suite que c’est pas une bonne idée. Je suis grise de poussière, engoncée dans un vieux pull de Jules qui m’arrive aux genoux, le chignon en bataille, sûrement pas au mieux de mes restes d’avantages. Merdalors de merdalors. Je m’agenouille à hauteur du pare-choc et je crache dessus avant de frotter avec la manche du pull. It is rayé je crois bien, dis-je avec un sourire, espérant encore le radoucir.

Ben, c’était pas ça qu’il fallait faire. Il me stare at, éberlué, et remonte dans sa caisse en marmonnant un fucking crone que j’aurais préféré pas comprendre.

fucking crone.

Non mais ho, fucking crone yourself hein, disparaging bastard, si j’aurais su, je te l’aurais niquée pour de bon ta caisse, malotru. Enfin bon, pour le prochain voyage de saloperies, je mettrai une jupe et des talons, comme ça si j’emboutis la Ferrari d’un rital, j’aurai des chances qu’il soit aimable. Le truc con, c’est que je cause pas l’italien.

 

Par Marie Rennard
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MARIE RENNARD a écrit

MARIE-LAETITIA GAMBIE a écrit

CHRISTINE SPADACCINI a écrit

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