La maison du ruisseau
Un chemin sec que la voiture déchire à chaque passage dans des frôlements de buissons immenses. Contre les vitres remontées, de longues lianes
crochues alourdies de mûres sanglantes accompagnent une seconde ma progression, me retenant, me relâchant dans un spasme vers l’arrière, refermant la béance un instant consentie. Les derniers
centimètres sont un arrachement végétal, les feuilles déchiquetées volent, les parfums explosent en gerbes.
Je débouche, un peu exsangue, souffle court, échevelée, dans la cour blanche ; elle est toujours là. Elle est toujours là ! La maison invisible, en contrebas de la route ; elle s’appuie sur un
rideau de peupliers et de saules bordant la rivière presque morte, gargouillis ténu sur la pierraille mate de chaleur ; elle ouvre ses portes et fenêtres sur une courette blanche semée de
cailloux brun-rose, poudreuse, où s'aventurent aveugles les jeunes chênes en avant-poste des bosquets plus denses, un peu plus près chaque année. Il faudra repousser l'envahissement de nouveau,
bêche en main, front ruisselant, désarmer, désunir terre et racines, extirper, extraire, entasser, et parfois au milieu une truffe naissante !
Entre les feuillages le regard s’oublie dans les lignes de fuite des parcelles au loin plantées de vignes, damier du vert tendre au vert foncé soulignant le relief léger des coteaux dont il
épouse les formes comme un Vichy sur tes hanches.
Je t'ai cent fois vanté la beauté, le secret, le mystère silencieux de ma maison, son fronton de trois-quarts, fendu comme une figue chue et rescellé, cicatrice de son grand âge, ses murs blancs
vieillis aux pierres râpeuses, son toit décati que je ne peux me résoudre à refaire, et tu as enfin cédé, consenti, à nous rendre visite. Je lui parle. Elle va te connaître. Personne avant toi
n'est venu jusqu'ici.
Le marcheur
Il est très grand et mince, élégant. Son ombre effilée par l'angle aigu des rayons finissants du soleil tranche net la luminosité
gris-rose du sol. Sur le quai, il va et vient de bout en bout, larges enjambées silencieuses, faucheur dans les herbes hautes. Parvenu à une extrêmité il se tient immobile, ses mains jointes
dans le dos, se penche un peu, on croirait un marin en retraite sur une jetée, nostalgique. Puis il tourne prestement les talons, regard toujours au sol, qu'a-t-il perdu ? La démarche est
mécanique et guindée, trop rapide pour que sous l'apparence de normalité proprette la fêlure ne soit perceptible. Il s'arrête
brusquement, mouche contre un mur invisible, tâtonnant au carreau, bloqué. Son regard est rivé au sol, loin devant lui, pupilles étrécies par la concentration, paupières tremblantes. C'est son
ombre qu'il contemple sans un mouvement à présent. Démesurée, longiligne, elle frôle à terre la silhouette projetée d'une femme jeune, cheveux ballotés par la brise. Elle ne peut rien soupçonner
du crime qui se perpètre en son image, de la jouissance interdite que l'homme à quelques mètres d'elle, bien au-delà du champ des proches et de la politesse et des proximités dérangeantes, se
donne à lui-même. Le train arrive, la jeune femme monte à son bord, insoucieuse de ce qui s'est joué contre elle. Et il reprend sa marche, sur le quai, le violeur d'ombres.
Esseulement
Je descends entre les chardons et les ronces ce petit chemin qu’avait suivi l’âne l’autre jour, à flanc de coteau, guère impressionné
par la pente et les éboulis légers que ses sabots provoquaient. D’où s’était-il sauvé, celui-là ? Paisible brouteur qu’on eût dit égaré, il goûtait sa liberté en vrai sage, sans se soucier
d’autre chose que de ce chemin parfumé … Le chemin …. Taillé à cul de bourrin écartant les épineux, son dessin sinueux persistera quelques jours encore, pour n'être finalement sensible
qu'aux seuls yeux qui l’ont vu se tracer, les miens, et je dois l’entretenir discrètement presque quotidiennement, en prenant garde d’en laisser masqué l’accès. Ecartelées dans leurs toiles
impeccables marquées d’un ultime zébra - fermeture à glissière de renfort, guerrières étoilées toutes pattes dehors, les épeires diadèmes immenses, striées de vert et jaune, pendues entre les
buissons du maquis, exhibant sur leur dos le rond et la croix du symbole féminin, dessinent un labyrinthe mouvant d’heure en heure. Plus d’une fois je manque me jeter dans une toile et ma phobie
anticipe avec une nausée spastique le froissement de coton du tissage déchiré, la fuite contre ma peau de la bête délogée, ma chute hurlante dans un buisson voisin garni de cocons qu’on écrase
libérant leurs pensionnaires minuscules, horde à mille mandibules dévoreuse de mères ….Là, du calme mon cœur qui s’épuise ! Vois, le dédale piégé est derrière nous, quelques rocailles encore et
j’atteins le sable sec de la crique inviolée. Quelques mètres de sable lisse, pas un caillou, l’eau devant moi translucide bordée de part et d’autre par des murs de roches entassées, écroulées,
équilibrées par leur masse indicible. Tout au bout de cette anse, en face, la mer qui n’ose entrer ici qu'en laissant derrière elle le vent, les moutons, la colère.
Tempête
Le vent s'est levé.
En une soirée de fièvre il se mue en bourrasque, en tempête.
Je l'observe, derrière le voile tremblotant du rideau de ma chambre.
Colère ! Masque de Pan ! Il maintient cime à terre les arbres les plus
frêles, soumis, pliés, attentifs à subir, ceux qui ploient sans orgueil. Dénudés, cardés, pissenlits immenses, ils touchent humbles le sol, psalmodient un pardon, voient passer le tumulte
qui ne les tuera point, ondoiement, tapage de bruissements et de protestations sifflées. Ils patientent sans grâce mais seront là demain.
Souffletés, talochés, les immenses, rigides, les éternels debout ne croyant qu'en eux mêmes, au tronc
que dix adultes n'eussent pu enlacer, cèdent dans un fracas étiré qui s'annonce, roule, se poursuit en échos et en râles mugis, s'effondrent comme choît une vie de tumulte, et, renversée enfin
leur belle volonté, montrent au jour qui point leur bouquet de racines.
Froid
Je crois qu’elle me vient de toi, ma Mamie, cette aspiration qui prend la forme, par moments, d’un
besoin contre lequel je ne puis lutter, cette envie de solitude totale. Lorsque je suis mal, que je ne me supporte plus et ne supporte plus personne, je m’enfuis vers la montagne et sa solitude,
je m’envole. Je finirai peut-être ermite, échevelée, fuie par les enfants, psalmodiant à tout vent des imprécations en latin pour éloigner toute âme. Je ne pense qu’à cela lorsque le mal-être me
prend, nausée insistante sans remède : Ocana, tout là-haut. Le soleil qui se lève au tout petit matin, la fraîcheur qui libère les parfums parmi les herbes sèches, le maquis bruissant des
mille bêtes qui le foulent, le remuent, le parcourent, s’y nichent - seules présences tolérables - les eaux rares babillant en glouglous à la fontaine en contrebas, l’église au bout du chemin,
blanche comme en Espagne et sa cloche à laquelle je me pendais petite, les chèvres "cimarron" en troupeaux éclatés au flanc des collines, cherchant les herbes tendres, le fenouil sauvage à mâcher
bouche grande ouverte dans des croquements gourmands. Je retrouverai le figuier et l'abricotier sur mon chemin envahi d'herbes hautes. Tête couverte par un foulard clair sans fantaisie, de coton
brut, noué dans le cou, un bâton de marche, un pantalon large, je ne serai prête à croiser personne et m'enfouirai dans les fourrés, dédaigneuse de leurs piquants, tapie, ombrageuse, attentive à
me cacher toute aux yeux du monde. Ils finiront bien par repartir et je reprendrai ma marche.
Au soir
Asseyons-nous côte à côte, nos souffles à l’unisson, sur la mousse tiède et jaunie. Le soleil descendra bientôt derrière la grange, disque, croissant, rai rouge qui s’éteint, obscurité montante.
Nos pupilles s’accoutumeront à la nuit qui se tend.
Les constellations d'août, que tu découvres avec ravissement, et quelques-étoiles filantes, éclats de voix parmi les murmures, transperceront bientôt tout-à-fait les ténèbres.
Nous verrons apparaître les bêtes que nos peurs oublient le jour, l’ombre difforme d’une araignée en équilibre sur le fil du muret, le vol éreinté d’une chauve-souris qui semble se hisser à
chaque battement d’ailes puis retomber abattue, nageuse exsangue, en zigzags erratiques.
C’est alors seulement, avec beaucoup de chance, humbles et transparentes, figées, ne respirant que par la bouche, que nous pourrons apercevoir très loin à l’orée des bosquets communaux la biche
dont je te parlais hier, avec ses deux faons, tu sais ? Cette grâce inquiète qui la fait se mouvoir si souplement émeut tant nos regards que toute la nature autour semble se resserrer sur
elle.
Lorsqu’elle sera repartie, désaltérée ou effrayée par nos bruits domestiques – la ville est proche – nos yeux obnubilés n’auront pas perçu la nuit se refermant sur nous. Nous aurons froid comme
après un rêve.
Je prendrai ta petite main dans la mienne pour que tu n’aies pas peur. Nous rentrerons, chuchotant à peine, le pas léger étouffé par les herbes que je tarde à couper, fendant les chants des
criquets qui se taisent puis reprennent après nous.
Solitude
Tremblement au coin de l’œil. La luminosité insoutenable. A chaque inspiration c’est coupant l’air qui s’engouffre en lames de fond dans le gosier. Par le nez, par la bouche, ça
cristallise en passant. Je prends plaisir à ouvrir bien grand pour respirer plus largement encore, me noyer d’air, brûlante de froid. Je recrache par petites bouffées sans volutes, compactes, par
expirations saccadées. Mon pas chaotique, cahotant, de bosse en bosse, entre les pins, au-dessus de tous, les maisons, les routes, je monte. Tous les chemins sont effacés, aucune trace, aucun
bruit, ma respiration et le silence. Tous les bouts du monde doivent ressembler à cela. Voilà j’y suis. Mon tertre nappé, mes arbres enrobés, je m’engourmandise de ce paysage tout en contrastes.
Je m'assieds sur un petit siège de neige tassée. J’ouvre mon thermos d’une main insensible et maladroite. A travers l’épaisseur des gants la chaleur du gobelet parvient à ma peau. Je soulève à
hauteur de mes lèvres le breuvage trop sucré, trop chaud, trop noir ; sa vapeur me chatouille les narines. Je souffle dessus. Blanche habillée de blanc sur fond de colline blanche ...
Lorsque le soleil achève de se lever l'air ne se réchauffe pas. Ses rayons rasants tout d'abord travaillent au fusain les reliefs, soulignant les courbes, effaçant les irrégularités. Il monte
très doucement. Les couleurs apparaissent. Ce serait rigolo qu'il redescende tiens, pour une fois ! Le grand chambardement commence, levers et couchers. Aux crépuscules toutes les bêtes semblent
en décalage horaire, tout le monde est fatigué. Personne à sa juste place. C'est ce que je préfère. Parce que moi non plus.
C'est vous qui l'dites :