Voiture 2007 - Gare de C., fin mai, midi passé, 28 degrés. Celsius joue avec
la petite boule de mercure qui monte qui monte et les voyageurs sont tous des saints en partance, leurs auréoles sous le bras. Sueurs, rougeurs, haut-parleurs, composteurs. Surveiller l’heure.
Valoches, mioches, taloches, MacIntosh. Le train approche. Manque d’air, billets AR, poches revolver, langues étrangères. Entre dans un bruit d’enfer. Swiiish, swooosh, swaaash, tongues song sur
les quais de bétong, bâtons de glaces balancés fissa au ballast, vite on s’embrasse, s’éloigner de la bordure du quai, attention au départ. Ciao amor, salut baby, see you
darling, au revoir signes, bras qui s’agitent, mains qui miment et, sur les mines, le love kit de ceux qui se quittent : moues-baisers, deux yeux qui brillent, sourire forcé,
tout le bye bye attirail. Le train s’ébranle sur son chemin de voies, lentement d’abord, puis de plus en plus vite. Dans ma tête je le vois comme la fermeture éclair que l’on remonte, du
vêtement de la petite ou grande aventure que l’on enfile à chaque voyage. Des fois, c’est rien, un petit top léger, transparent, d’autre fois la fermeture se coince et l’on n’en revient
jamais. Lili me tire par le bras. « Allez, allez, Kiki, achète-moi une pochette-surprise, je demanderai plus rien, allez, steuplééééééééééé ! ».
Voiture 1977 - Gare de C., mi-avril, midi pile, Fahrenheit 451, ses
doigts en marque-page, coincés dans le livre de Bradbury, il fait chaud, je regarde Yvan et le soleil qui joue à reflets dorés dans l’eau de ses mirettes. Il est beau, il me sourit, il a 15
ans, moi pas encore 12. Séjour linguistique, direction Cologne, je pensais pas qu’un grand de troisième pouvait s’intéresser à moi, ich liebe dich, chiche ! Il a passé sa main entre
la vitre et ma joue pour que je puisse appuyer ma tête contre la fenêtre sans avoir mal: « dors », dit-il, « je surveille tes affaires ».
Avis de tempête - Le marchand de pochettes-surprises est un vieux beau, mi
dandy mi clodo, relooké par les mites. Il balade ses grands cônes de papier journal sur le quai bondé et attire les minots à coups de sifflet. Je vois le chef de gare qui s’énerve et, de loin,
lui fait signe de déguerpir. Lili est scotchée au bonhomme qui lui promet que, dedans la pochette, elle trouvera sûrement un sifflet pareil si sa maman veut bien donner une petite pièce au gentil
monsieur. « Je ne suis pas sa mère. C’est combien ? » Une misère contre un trésor, le sourire de Lili, alors je raque, va pour l’arnaque. La petite s’empare brutalement de
la pochette-surprise, la déchire, explose de joie : « Un sifflet, une sucette, t’as vu, t’as vu ???!!! » Dans son extase, elle lâche les feuilles de journal qu’une
soudaine rafale, train furibard qui saute une gare, s'empresse de me coller sur la figure.
Avis d’obsèques - Je les décolle, en pétard. Les regarde malgré moi. C’est la
page des avis d’obsèques, vague malaise. Mes yeux sur la première annonce, en haut, à gauche : les familles D. et F. ont la douleur de vous faire part du décès de Yvan D. des suites d’une
longue maladie. Coup de lame, ça coupe le papier, parfois. Je cherche la date : 12 mars. Plus de deux mois. Plus de trente ans depuis ce compartiment lointain de nos amours adolescentes et
sûrement plus de vingt depuis la dernière fois que je l’avais croisé : il avait fait de sa passion, le ski, son métier, ça me plaisait de l’imaginer heureux. Et voilà que t’es même plus
vivant, Yvan, et que je l'apprends à cause d'un coup de vent. Lili remarque mon trouble. « Ben quoi, t’es triste parce que t’as pas de sifflet et de sucette ? Je t’achète une pochette
avec ma tirelire, si tu veux m’avancer les sous, comme ça t’auras une surprise toi aussi. » J’embrasse sa petite truffe contrariée : « C’est gentil, Lili, mais ça va,
allez on grimpe dans le train maintenant, zou ! » Elle se remet à siffler. Ma surprise, mignonne, je viens de l'avoir…
C'est vous qui l'dites