Blessures

Vendredi 24 avril 2009

Arrête de me regarder, poupée. De porcelaine. Pas le teint, ténébreuse enfant, la fragilité. J’aimerais t’enlever, te poser dans un berceau de plumes, nuages molleton, ouate médicament. Placer ta tête sur un oreiller d’affection et ne plus jamais contempler ton visage miniature s’agiter dans ton sommeil peuplé de monstres que je ne peux pas combattre. Prends garde, inquisiteur de rêves, je m’intruse et te perce ! Je t’arracherais le cœur, le broierais entre mes doigts vengeurs si je n’avais pas si peur que tu le remplaces par celui de ma bébé princesse ! Minuscule adorée. Do ré mi, ton solfège est tronqué. La musique résonne de notes nasillardes, de ces gens qui t’ont dans le née à côté du nid, oisillon aux ailes cassées. Rafistolées, trop jeune pour t’envoler, t’ont volé des années, les insouciantes, celles du paradis, courses cul nu, confiance. Ces cons fiancés à la drogue enfantent des éclopés, clopin-clopant sur le chemin de la vie. Où d’autres barbotent sur la mousse, que du gravier pour ceux-ci. Je tousse mes mots d’amour chérie-chérie, je ravale mes expectorations, tort de croire que ça va changer. Je ne peux rien changer puisque ce n’est pas de moi que tu attends le présent, mais de ceux qui t’ont forcé le passé. Ah, venir plus tôt, agir, facile à dire. Avenir, rose, utopistes. La réalité cartoon n’existe que dans les dessins animés, version conte de fées. Carabosse s’est crashée dans ton berceau, y a laissé une dent, pointue, canine, planquée dans ton soulier. Rien à faire, à part marcher, oublier la douleur ou... l’apprivoiser.

Marie-Christine Buffat

Par Marie-Christine Buffat
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Samedi 18 octobre 2008


Voiture 2007 - Gare de C., fin mai, midi passé, 28 degrés. Celsius joue avec la petite boule de mercure qui monte qui monte et les voyageurs sont tous des saints en partance, leurs auréoles sous le bras. Sueurs, rougeurs, haut-parleurs, composteurs. Surveiller l’heure. Valoches, mioches, taloches, MacIntosh. Le train approche. Manque d’air, billets AR, poches revolver, langues étrangères. Entre dans un bruit d’enfer. Swiiish, swooosh, swaaash, tongues song sur les quais de bétong, bâtons de glaces balancés fissa au ballast, vite on s’embrasse, s’éloigner de la bordure du quai, attention au départ. Ciao amor, salut baby, see you darling, au revoir signes, bras qui s’agitent, mains qui miment et, sur les mines, le love kit de ceux qui se quittent : moues-baisers, deux yeux qui brillent, sourire forcé, tout le bye bye attirail. Le train s’ébranle sur son chemin de voies, lentement d’abord, puis de plus en plus vite. Dans ma tête je le vois comme la fermeture éclair que l’on remonte, du vêtement de la petite ou grande aventure que l’on enfile à chaque voyage. Des fois, c’est rien, un petit top léger, transparent, d’autre fois la fermeture se coince et l’on n’en revient jamais. Lili me tire par le bras. « Allez, allez, Kiki, achète-moi une pochette-surprise, je demanderai plus rien, allez, steuplééééééééééé ! ».


Voiture 1977 - Gare de C., mi-avril, midi pile, Fahrenheit 451, ses doigts en marque-page, coincés dans le livre de Bradbury, il fait chaud, je regarde Yvan et le soleil qui joue à reflets dorés dans l’eau de ses mirettes. Il est beau, il me sourit, il a 15 ans, moi pas encore 12. Séjour linguistique, direction Cologne, je pensais pas qu’un grand de troisième pouvait s’intéresser à moi, ich liebe dich, chiche ! Il a passé sa main entre la vitre et ma joue pour que je puisse appuyer ma tête contre la fenêtre sans avoir mal: « dors », dit-il, « je surveille tes affaires ».


Avis de tempête - Le marchand de pochettes-surprises est un vieux beau, mi dandy mi clodo, relooké par les mites. Il balade ses grands cônes de papier journal sur le quai bondé et attire les minots à coups de sifflet. Je vois le chef de gare qui s’énerve et, de loin, lui fait signe de déguerpir. Lili est scotchée au bonhomme qui lui promet que, dedans la pochette, elle trouvera sûrement un sifflet pareil si sa maman veut bien donner une petite pièce au gentil monsieur. « Je ne suis pas sa mère. C’est combien ? » Une misère contre un trésor, le sourire de Lili, alors je raque, va pour l’arnaque. La petite s’empare brutalement de la pochette-surprise, la déchire, explose de joie : « Un sifflet, une sucette, t’as vu, t’as vu ???!!! » Dans son extase, elle lâche les feuilles de journal qu’une soudaine rafale, train furibard qui saute une gare, s'empresse de me coller sur la figure.


Avis d’obsèques - Je les décolle, en pétard. Les regarde malgré moi. C’est la page des avis d’obsèques, vague malaise. Mes yeux sur la première annonce, en haut, à gauche : les familles D. et F. ont la douleur de vous faire part du décès de Yvan D. des suites d’une longue maladie. Coup de lame, ça coupe le papier, parfois. Je cherche la date : 12 mars. Plus de deux mois. Plus de trente ans depuis ce compartiment lointain de nos amours adolescentes et sûrement plus de vingt depuis la dernière fois que je l’avais croisé : il avait fait de sa passion, le ski, son métier, ça me plaisait de l’imaginer heureux. Et voilà que t’es même plus vivant, Yvan, et que je l'apprends à cause d'un coup de vent. Lili remarque mon trouble. « Ben quoi, t’es triste parce que t’as pas de sifflet et de sucette ? Je t’achète une pochette avec ma tirelire, si tu veux m’avancer les sous, comme ça t’auras une surprise toi aussi. » J’embrasse sa petite truffe contrariée : « C’est gentil, Lili, mais ça va, allez on grimpe dans le train maintenant, zou ! » Elle se remet à siffler. Ma surprise, mignonne, je viens de l'avoir…


Par Christine Spadaccini
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Lundi 28 avril 2008


La nuit tombe sur le quartier. Au loin la mer est calme. La ville n’a pas tremblé aujourd’hui, aucune explosion n’est venue troubler son agitation coutumière, on aurait pu croire que tout était redevenu normal, on aurait pu jouer à faire semblant d’oublier les troubles récents, les morts, la division de la population en factions ennemies. Mais depuis une heure déjà le couvre-feu a fermé les paupières et ravivé les rancoeurs à toutes les fenêtres des colons.
Les trois filles sont rentrées entières aujourd’hui encore, et la mère remercie son Dieu, en serrant si fort son crucifix que ses articulations en blanchissent. Agenouillée, la tête baissée, elle joint à ses remerciements une demande, une prière muette, qui s'échappe de chaque fibre de son corps, une prière pour ce pays qui est le sien depuis toujours, parce que sa mère y est née, que son père et ses frères y sont morts. Elle n'essuie aucune larme sur sa joue : depuis quelques jours elle ne pleure plus. Elle se relève simplement, et porte son regard vers l'horizon sans lumière.
Les filles sont rassemblées dans la salle à manger, elles attendent. Chacune a posé devant elle une casserole et une cuillère en bois. Leur père, silencieux, l'orgueil illuminant ses yeux bruns, ouvre les battants de la fenêtre, repousse les persiennes. La mélopée grave, scandée des quatre coins de la ville, monte, enfle, gonfle, s’insinue dans la maison. Le temps d’attraper le mouvement, de se mettre au pas, et les filles se mettent à frapper en cadence : UN-DEUX-TROIS ... UN ... DEUX ! .... UN-DEUX-TROIS ... UN ... DEUX ! percussion aux mille, aux dix mille voix. La petite a neuf ans. Elle tape, fort, depuis une demi-heure déjà. Les sifflets résonnent, au loin, une explosion a retenti à l’autre bout de la ville, les sirènes des secours, des policiers, des gendarmes, se répondent de loin en loin, se rejoignent, puis s’éloignent de nouveau. Insoucieuse de ces tapages, la rumeur s'amplifie. Elle tape et se sent tout entière happée par ce rythme qui scande les mots dérisoires de l'Histoire qui se noue ici, dans le sang déjà : AL-GE-RIE FRAN-CAISE ! La petite, elle, ne comprend pas : l'Algérie c'est son pays, la France c'est sa patrie, où est la dichotomie ? A l'école communale, elle apprend aux côtés des petites filles de toutes origines, arabes, kabbyles, berbères, l'histoire de France et récite sagement "nos ancêtres les Gaulois..." ; en cours de géographie elle apprend le Rhône, le Rhin, la Loire, le Mont Gerbier de Jonc, les cultures maraîchères du Limousin ... Sur les cartes de France l’Algérie est hors champ, de l’autre côté de la mer, on y vit mais on n’en apprend ni l’histoire ni les paysages.
Elle tape plus fort et la sueur ruisselle sur ses joues. Il fait lourd, les moustiquaires tirées devant les fenêtres se couvrent de papillons nocturnes qu'elle ne reverra plus en métropole. Elle tape de toutes ses forces, la charge de cavalerie de cent mille petits tambours dispersés dans la ville la fait haleter à son rythme. Par la fenêtre elle écoute respirer le port d'Oran, les ruelles, les maisons blanches, elle aperçoit la mer si calme. Elle regarde mon grand-père, les yeux perdus dans le vide, dans l'avenir de ses filles qui lui sont tout, même s’il ne saura jamais l’exprimer. Elle le regarde et la dureté de ses yeux, le tranchant de son profil, la font frapper plus fort encore.
D'un coup les batteurs de toute la ville s'arrêtent, le tumulte s’apaise, et le silence qui suit est plus signifiant encore. Toutes ces voix demain ne seront plus part au chœur de ce pays, toutes ces voix demain se seront tues ici.
Dans la maison plus un seul mot ne sera échangé. Chacun regagne son lit dans la moiteur de mai, à tâtons. Pour elle, la petite, la cadette, qui ne comprend pas, la fièvre persiste longtemps. Allongée sur son lit, les yeux au plafond, elle murmure à ses soeurs endormies "dis, c'est comment la France ?" n'obtenant d'autre réponse que leur souffle régulier qui finit par la bercer.

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(1) "black foot" : c'est ainsi que les protectionnistes franchouillards surnommèrent les rapatriés d'Algérie au temps où, trop nombreux, ils ont fait les frais des slogans depuis fort usités tendant à faire accroire qu'ils prenaient la place et le bon pain des français, les vrais ...
(2) la petite c'est ma mère, celle qui s'en est le mieux sortie, celle qui a laissé le passé derrière, celle qui n'a pas gardé de rancoeurs, et lorsqu'elle me raconte, rarement, trop rarement, l'Algérie, c'est une belle nostalgie de paradis d'enfance perdu que je vois dans ses yeux bruns, mais ni haine ni rancunes.
Par Marie-Laetitia Gambié
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Pourquoi ce titre ?

MARIE RENNARD a écrit

MARIE-LAETITIA GAMBIE a écrit

CHRISTINE SPADACCINI a écrit

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