Pourquoi ce titre ?

MARIE RENNARD a écrit

MARIE-LAETITIA GAMBIE a écrit

CHRISTINE SPADACCINI a écrit

Les Editeurs nous ont envoyé :

Historique

Juillet 2008
L M M J V S D
  1 2 3 4 5 6
7 8 9 10 11 12 13
14 15 16 17 18 19 20
21 22 23 24 25 26 27
28 29 30 31      
<< < > >>

C'est vous qui l'dites

Recherche :

Samedi 5 avril 2008

A la quatrième minute suivant l’absorption, la caquesangue tant redoutée me clouait dans le cabanon que nous avions installé au fond du jardin pour pallier le manque d’hygiène total du Mexicain qui nous avait vendu l’hacienda. Klaus m’avait suivi jusque là, et tambourinait à la porte en jurant, insoucieux de mon désir d’intimité.

            - C’est impossible François, hurlait-il. Impossible. Les effets auraient dû être progressifs. Et tu n’as même pas mentionné l’amertume.
            - Je n’ai pas eu le temps, répondis-je entre deux spasmes. Barre toi Klaus.
            - Qu’as-tu rajouté à la décoction tous ces jours, réponds, hurlait Klaus, réponds ou je défonce la porte. Qu’as-tu rajouté ?

Mes flatulences seules répondirent à son interrogation, et je l’entendis humer vigoureusement.

           - Du cumin, s’exclama-t-il. Du cumin ? Réponds François.
           - Du cumin, acquiesçai-je en geignant. Donne moi un remède, Klaus.

Mais Klaus était reparti à toutes jambes vers son laboratoire, où je le retrouvai penaud dès que je le pus. A ma grande surprise, il exultait. Ce n’est que partie remise, répétait-il en se frottant les mains, l’œil espiègle derrière son lorgnon.
Je venais de préparer le petit déjeuner. Je l’invitai à m’exposer les conclusions de ses recherches devant une tasse de café.
Les tomates ont hérité des serpents leur caractère toxique. Nous ne pourrons pas utiliser cette première récolte pour y greffer des huîtres comme nous l’avions prévu, et nous ne pourrons pas non plus vendre les tomates crues en recommandant d’éviter la cuisson, les gens se méfieraient. Sauf à les rendre parfaitement comestibles, nous sommes ruinés. Grâce à toi, nous avons l’antidote. Tu vas nous mettre au point une recette parfaitement inoffensive de tomate confite au cumin, nous écoulerons notre première production artisanalement sur les marchés locaux, et nous en dégagerons un bénéfice suffisant pour remettre notre projet d’huîtres sur les rails.
Je lui demandai de m’expliquer comment il comptait mener à bien notre activité ostréicole.
Les tomates sont toxiques à cause de l’engrais au serpent, résuma-t-il. Or, il n’est pas question pour nous de renoncer à un engrais qui présente un double avantage financier et sanitaire. Nous savons désormais que le cumin neutralise l’effet du venin. Ne me restait qu’à trouver comment intégrer l’antidote à la chaîne.
Klaus ne se tenait plus sur sa chaise.
Ce sont les rayures qui m’ont mis sur la voie – il rayonnait.
Voyons François, qu’est-ce qui ressemble à du cumin, qui est léger comme du cumin, et qui joue un rôle dans la sexualité des tomates ?
J’abhorrais ses devinettes absconses, mais hésitai cependant à doucher son enthousiasme.
Je ne sais pas, avouai-je.
Il souriait.

           - Bzz, fit il. Voyons François, Bzz.
           - …
           - Des abeilles !
           - Les abeilles ressemblent à du cumin, demandai-je interloqué ?

Pour le coup, Klaus soupira.
Le pollen, François, le pollen que déposeront les abeilles dans les fleurs de tomates, il suffira d’y mêler du cumin, et le tour sera joué.
Klaus me regardait, interrogateur. Tout s’arrangeait enfin. Pourquoi avais-je soudain l’air soucieux ?
Comment ferons nous pour déposer le cumin dans les fleurs Klaus. Je ne suis pas jardinier, mais il me semble que l’opération sera délicate, qu’il y faudra du temps et de la minutie, et que nous ne suffirons pas à la tâche.
J’y ai songé, me répondit Klaus. Et il me montra, par la fenêtre, Giovanni qui s’affairait en salopette bleue.
Ainsi, la boucle était bouclée. Nous produirions, grâce à d’inédites méthodes, les huîtres les plus savoureuses de la création, et notre production serait estampillée du macaron vert bio.
Je renonçais à réfléchir plus avant aux détails de tout ça. J’avais la vie devant moi pour essayer de trouver des réponses à toutes mes questions. Où diable, par exemple, Klaus s’était-il procuré ces trois cacapistres, et pourquoi les avait-il faits bouillir ? Je souris à la pensée de l’époque où je me plaignais de la monotonie des jours. La vie est étonnante. Des siècles d’ennui, de mornitude, et un beau jour inconsidérément, on monte dans un TGV parallèle et plus rien n’est jamais banal.


                        Marie Rennard

par Marie Rennard publié dans : Nouvelles et anciennes
ajouter un commentaire commentaires (0)    recommander
Vendredi 4 avril 2008

Quand je repris conscience, Klaus m’administrait une thériaque infecte en m’invectivant de « Malheureux qu’as-tu fait ? » dignes d’un théâtre de boulevard. Comme je crachais sa mixture avec toute l’énergie dont j’étais capable, il m’enjoignit de desserrer les dents et d’avaler à grandes gorgées un plein verre du remède.
Klaus n’était pas coutumier de l’impératif. Avant d’obtempérer, je réclamai dans un râle qu’il y ajoutât au moins du rhum, du sucre et de la cannelle.   
Va te faire foutre, François, m’asséna-t-il en même temps qu’un coup sur la tête. J’ouvris grand la bouche pour brailler ma douleur, et le traître en profita pour me caler entre les dents l’appareillage linguistique que j’avais laissé à côté du téléphone et me faire avaler de force forcée le contenu du verre. Je m’endormis aussitôt dans ses bras, et ne me réveillai cette fois que trois jours plus tard.
Klaus, qui veillait au pied de mon lit, bondit sitôt que j’ouvris les yeux. Dieu soit loué, s’exclama-t-il, tu es vivant.
J’étais vivant, certes, mais fatigué, et parcouru de tremblements fébriles. J’avais dû contracter l’un de ces virus foudroyants des marais voisins. Je fis part de mon hypothèse à Klaus qui tira sa chaise près de moi.

- Te souviens tu, François, de ce traité d’herpétologie que j’ai fait venir de Hanovre ?
- Ton livre sur les serpents ? crois tu vraiment que le moment soit bien choisi pour me faire une conférence sur les reptiles ?
- Connais tu les Dendrobates Kokoï ? m’interrogea encore Klaus.

Je ne m’offusquais pas en général qu’il commençât ses phrases par un quasi invariable « connais tu » qui mettait inévitablement en évidence mes ignorances chroniques en dehors de ma science des coquillages, mais cette fois, j’étais trop épuisé et le vouai aux gémonies. Klaus, ignorant ma diatribe au demeurant quasiment inaudible, poursuivit son propos :

- Les Dendrobates, vois tu, sont des grenouilles qui ont un lointain lien de parenté avec les serpents qui infestent nos plantations de tomates. Or, suis moi bien, la patte arrière gauche des Dendrobates secrète un poison violent qui laisse peu de chances de survie à celui qui y touche. Ecoute moi bien, François, les Dendrobates sont jaunes rayées de noir. Comprends tu ?  

Je le regardai hébété. Qu’étais-je censé comprendre ?

- Les mécanismes de l’évolution sont encore mal expliqués. On me dirait que le chaos y joue son rôle que je n’en serais pas autrement surpris…

Je lui aurais bien foutu mon poing sur la gueule.

- Bien sûr, tu vas me dire, reprit-il, que les serpents n’ont pas de pattes, mais…
- Mais quoi, m’insurgé-je.
- Laisse moi t’expliquer dans l’ordre. Bien, tu te souviens que nous avons nourri les tomates des résidus organiques des serpents. Et que nos tomates se sont mises à développer des stries noires. Voilà ce qui s’est passé. Il s’agit d’un exemple très simple de caractère résurgent. Quand l’arbre généalogique des serpents et des grenouilles s’est scindé, les serpents avaient encore des pattes. Et leur patte arrière gauche, comme celle des grenouilles, secrétait du poison. L’évolution à alors conduit les serpents à ramper alors que les grenouilles conservaient la faculté de bondir élégamment. Les pattes des serpents ont progressivement disparu jusqu’à n’être plus que des embryons de pattes sous la peau. Or, si les pattes ne sont plus apparentes, elles ont malgré tout gardé leur propriété venimeuse, et quand nous avons engraissé nos tomates aux serpents, nous leur avons transmis cette caractéristique.
- Tu fais erreur Klaus, l’interrompis-je, j’avais déjà mangé des tomates plusieurs fois, sans être malade.
- Tu avais mangé des tomates ?

Klaus paraissait abasourdi. Il se rua dans la bibliothèque, et je me rendormis.
J’allais mieux. J’étais encore alité, mais j’allais mieux. Quand je pus me lever, je trouvai Klaus dans son laboratoire, occupé à doser des liquides dans des cornues. Trois serpents bouillaient dans une marmite. Des cacapistres, si j’avais bien retenu ce que j’avais lu pendant ma convalescence dans le bouquin de Klaus. Rien à voir d’ailleurs avec nos serpents à nous. Les cacapistres, en grec « bouclier malfaisant », sont des serpents venimeux par morsure, et non par cuisson, aisément reconnaissables à leur bouclier d’écailles. J’en fis la remarque à Klaus, qui l’ignora, et m’annonça qu’il allait avoir besoin de mon aide.

Les tomates ne s’avéraient toxiques que cuites. Il leur avait fait subir un traitement identique à celui qu’il avait infligé aux serpents, isolant par voie de cuisson, tant pour les tomates que pour les reptiles, un résidu qu’il désignait sous le nom mystérieux de caput mortuum , sorte de tas de cendres qu’il manipulait avec d’extrêmes précautions ; gants de latex et masque, comme si nous eussions été en présence d’un dangereux virus.
J’avais appris, au cours de notre cohabitation, qu’il est des moments où il est inutile d’interroger Klaus. Je refoulai les questions qui me taraudaient et attendis, un mouchoir sur le nez, qu’il m’expliquât spontanément pourquoi lui-même portait un masque, et pourquoi il ne jugeait pas à-propos de m’en offrir un.

- « ôte ce mouchoir, grotesque, m’enjoignit-il, tu n’en as nul besoin »
- « mais toi-même, tu n’as pas l’air de tenir à respirer les vapeurs qui s’échappent de tes marmites. D’où je conclus qu’elle sont délétères, et m’en protège ».
- « tu es immunisé, François. Crois tu vraiment que je risquerais, par négligence, la perte de mon seul associé ? »
- « contre quoi suis-je immunisé, exactement ? »
Klaus soupira.
- Contre le principe actif du venin, qui s’avère toxique même par inhalation François.  J’ai besoin que tu goûtes aux tomates à différents stades de réduction, et que tu classes leur degré d’amertume selon l’échelle que j’ai établie ici. Tu te souviens m’avoir parlé d’un arrière-goût amer dans ton poulet Basquaise. Saveur typique de l’empoisonnement par venin. J’ai besoin de savoir quel degré de cuisson présente le moindre risque d’intoxication, et toi seul peux mener l’expérience.

Je savais qu’il était inutile de discuter avec lui du protocole qu’il avait mis au point. Un détail cependant m’arrêta au moment où je m’apprêtais à tester, du bout de la langue,  la première préparation, celle où les tomates avaient à peine eu le temps de peler.

- Mais puisque je suis immunisé, comment pourras-tu interpréter les résultats, Klaus. L’amertume ressentie peut être très variable d’un palais à l’autre. Je pourrais me tromper.

Klaus hésita un instant, et se racla la gorge.

- Hé bien, il est sûr que ce poison ne peut plus être mortel pour toi. Cependant, ton organisme devra réagir à la toxine pour l’éliminer… par voie basse. Tu ne goûteras donc qu’une préparation chaque jour.

D’abord rassuré par la faiblesse de la fréquence, je me saisis d’une large cuiller, avant de me raviser encore une fois.
- Par voie basse, dis tu ?
Je dus insister pour que Klaus fît enfin mine de s’expliquer plus précisément.
- Enfin François, explosa-t-il, qu’est-ce qu’une fièvre cacatoire, quand l’intérêt de la science est en jeu et, surtout, que la ruine menace ?
Il en parlait à son aise, le bougre, des fièvres cacatoires. Je relevais à peine d’un empoisonnement, et il me parlait d’avaler quotidiennement un bouillon de onze heures qui déchaînerait mes entrailles.
- quand saurons nous que nous avons atteint le degré de cuisson qui s’avèrerait mortel ?
- la préparation la plus amère devrait provoquer chez toi, en théorie, les pires désagréments.
- C'est-à-dire ?
- Caquesangue. C’est ça où la ruine.

Abattu, j’avalai une cuillerée de la première mixture, que je recrachai immédiatement. C’était immonde. Encore pire que la thériaque que m’avait fait boire Klaus quand j’avais failli succomber au poulet Basquaise.

- Il faut que tu avales, me dit Klaus.
- Impossible. Répondis-je. Rajoute au moins des épices et un bouquet garni.

Klaus se fit menaçant, balayant d’un revers de la main mes prétentions gastronomiques, et j’avalai, en me promettant de trouver pour le lendemain une parade. Aucune trace d’amertume – et aucune trace de diarrhée.
Le lendemain, je laissai choir dans le dos de Klaus et la purée de tomates une généreuse pincée de cumin destinée à neutraliser ce goût infect de avant de goûter. C’était mieux comme ça, mais toujours ni amertume, ni diarrhée. Je reprenais confiance, et les sourcils de Klaus, au quatrième jour, s’affichaient résolument circonflexes.
Au Sixième jour, les tomates étaient caramélisées.  Klaus se pointa juste au moment où j’allais y ajouter le cumin, que je dus remettre en vitesse dans ma poche avant d’avaler ma cuillerée de purée rouge.

par Marie Rennard publié dans : Nouvelles et anciennes
ajouter un commentaire commentaires (0)    recommander
Jeudi 3 avril 2008

J’admirai sa justesse de vues, et nous ramâmes désormais avec l’entrain que donne la motivation. Au fil des vagues, je découvrais de nouvelles facettes à la riche personnalité de Klaus. Il était poète, la mer l’inspirait, et il déclamait à voix haute les stances que lui inspiraient le moment, puis s’interrompait soudain pour m’exposer d’inédites théories sur la composition des alexandrins ou d’autres sujets toujours plus divers.

Je profitai un soir d’un long silence pour lui avouer que je ne parlais pas anglais.

Il s’éberlua tout d’abord, puis déclara qu’il allait m’apprendre, et qu’il ne faudrait pas un quart d’heure avant que j’en maîtrise toutes les subtilités.

Je doutai.

     -   Vois tu François, tout le secret des langues réside dans l’étymologie. Anglais n’est qu’une forme dénaturée de votre « anglé » qui comme tu le sais signifie « qui forme un angle ». Plus de la moitié des mots anglais sont issus de termes français. Mais au lieu d’être articulés avec toute la subtilité qui vous caractérise, ils sont prononcés par la bouche de ces rustres de manière carrée, donc quadranglée, et par abréviation, anglé, puis anglais. Me suis tu ?

 
Le suivais-je ? Difficilement. Il entreprit de me donner des exemples. 

     « Construction », vois tu, s’articule en français avec élégance. Qu’on le dise en anglais, et on obtiendra approximativement « conese-treu-xione ».  Il suffit d’articuler sans arrondir les coins de la bouche.

 J’essayai une première fois, sans grand succès. Klaus agacé entreprit de m’aider par des moyens mécaniques. Il tailla dans les os du pigeon de petites baguettes qu’il me coinça aux commissures des lèvres. Je devais ressembler à un morse comme ça, mais la méthode s’avéra performante. J’appris l’anglais plus vite qu’avec une méthode Assimil, et me débrouillais raisonnablement, tant que je gardais mon appareillage, quand nous accostâmes au sud de Los Angeles trois semaines plus tard.

Le climat nous parut raisonnablement doux, plus propice en tous cas à la culture des tomates que les rigueurs du nord de l’Allemagne. Nous nous enquîmes des propriétés à vendre. Justement, un Mexicain victime du fisc cédait son Hacienda pour une bouchée de pain. Nous lui proposâmes la carcasse de pigeon, à laquelle nous dûmes ajouter, pour compenser la mutilation des tibias dont Klaus m’avait fait un appareillage linguistique, les boutons de redingote de Klaus.

La tractation me parut à notre avantage, les boutons n’étant pas de première fraîcheur. J’avais toujours rêvé de vivre en Amérique, et n’eut été les écorchures qui me meurtrissaient les commissures des lèvres, j’eusse souri avec toute la béatitude requise.

Je déchantai vite. L’hacienda était infestée de serpents vindicatifs, de cette sorte qui laisse derrière eux une trace de bave gluante, et dont la morsure, bien que bénigne, est particulièrement douloureuse. Klaus avait commencé à repiquer des plants de tomates, mais nos champs étaient exposés au vent marin, et les plants penchaient invariablement vers l’intérieur des terres, ce qui compliquerait les opérations de greffe.

A la suite d’une morsure de serpent plus sérieuse que les précédentes, Klaus dut s’aliter, et je restai seul à errer dans les champs, méditant un moyen de nous débarrasser de la vermine et de contrer les effets du vent. Nous n’avions pas les moyens d’acheter des serres. Le peu d’argent que nous avions dans nos poches en partant, nous l’avions investi dans les plants de tomates, dont nous revendrions la première récolte pour acquérir des huîtres. Hélas, je me faisais l’effet de Perrette avec son poteau laid. Mon calembour impromptu me livra la solution aux deux problèmes qui m’obsédaient. Je me ruai dans la remise à outils, et, me saisissant d’une bêche, je me mis à creuser de fines tranchées en zig-zag.. Je n’avais qu’une idée très floue des moyens à mettre en œuvre, mais mon polytechnicien de comparse viendrait sans doute à mon secours. Je lui confiai mon plan, et ses yeux se mirent à pétiller plus encore qu’à l’habitude.  Trois jours durant, je creusai mes tranchées, tandis que Klaus traçait dans son bureau des lignes de calculs, et achetait avec nos dernières pécunes un confortable stock de ciment. Il tâtonna un peu sur les réglages, mais au troisième matin d’essai, nous sûmes que nous avions réussi. Les serpents, qui s’étaient imbécilement engagés dans les tranchées en zig-zag, s’étaient vus contraints de ramper verticalement, déclenchant ainsi le mécanisme de Klaus qui les avait inondés de ciment frais, les transformant en tuteurs biologiques particulièrement adaptés à l’usage que nous comptions en faire. En travaillant vite, nous réussîmes à percer, à intervalles réguliers, des trous dans lesquels nous insérâmes des pailles. Klaus m’expliqua qu’il comptait utiliser comme engrais la chair des reptiles en décomposition, faisant d’une pierre deux coups.

J’admirai, encore une fois, ses incomparables ressources créatives.

La chair des serpents devait plaire aux tomates, elles croissaient et se multipliaient avec entrain, et commencèrent dès les premiers jours de juillet à arborer un superbe rouge mâtiné de rayures noires, discrètes au début comme les filets d’un complet, puis de plus en plus larges, brillantes et épaisses. J’étais seul depuis quelques jours à arpenter, à des fins d’arrosage, les sillons de notre récolte, car Klaus, dès l’apparition des premières rayures noires, s’était de nouveau retranché dans son bureau avec un traité d’herpétologie qu’il avait fait venir d’Allemagne. Quand je rentrais, le soir, muni d’échantillons de tomates qu’il m’obligeait à renouveler quotidiennement, il les examinait et hochait la tête d’un air énigmatique.

Je ne m’inquiétais pas outre mesure. Si les rayures noires des tomates pouvaient surprendre au premier abord, les fruits restaient comestibles – j’y goûtais périodiquement – et il serait facile de convaincre les consommateurs américains, friands de cultures biologiques, qu’il s’agissait d’une variété européenne rare. Je subodorais que les rayures étaient liées à l’engrais organique, mais si cela posait un quelconque problème, Klaus saurait bien le résoudre.

Je décidai de préparer, pour le repas du soir, un poulet Basquaise avec nos tomates. Mes talents culinaires très approximatifs ne m’avaient jamais empêché de réussir les plats que ma grand-mère me mitonnait dans mon enfance. J’avais pour cela une méthode imparable. Je goûtais soigneusement, et rectifiais à chaque étape, guidé par mes souvenirs, les dosages des divers ingrédients. J’avais commencé par saisir le poulet dans de l’huile d’olive, pas assez fermement toutefois, aussi dus-je l’appâter avec quelques oignons pour le faire revenir avant de verser dessus la dizaine de tomates que j’avais réservées à cet effet. A mi cuisson, je soulevai le couvercle de la marmite et humai le parfum qui s’en échappait avant de goûter. Un délice, avec un petit arrière goût légèrement amer sur lequel je n’eus pas le temps de m’appesantir. Je tombai dans un spasme et la caisse de Granny Smith qui se trouvait derrière moi.

par Marie Rennard publié dans : Nouvelles et anciennes
ajouter un commentaire commentaires (4)    recommander
Mardi 1 avril 2008

Nous décollâmes dans les folles trépidations du moteur et les cris d’enthousiasme de Klaus. Je le vis avec angoisse se diriger tout droit vers l’aéroport afin, m’expliqua-t-il, d’attendre dans un couloir aérien le décollage d’un long courrier pour profiter de l’aspiration d’un airbus de passage. Il jetait, de temps à autre, de brefs coups d’œil dans le rétroviseur de 4L qu’il avait fixé sur la carlingue afin de s’assurer qu’il n’était pas pris en chasse par la police de l’air.
L’attente ne dura pas, Von Quintus devait connaître par coeur les horaires de décollage des appareils. Poussant son moteur à mains nues, il déboîta juste derrière un Bœing qui passait en mugissant, et l’aiguille du compteur afficha instantanément, ou presque, la vitesse maximum. Cramponné au cuir du fauteuil, j’avais renoncé à hurler ma terreur. Quatre heures plus tard, Klaus me parachutait au dessus de mon jardin. Nous avions convenu que je l’attendrais en mer le jeudi suivant pour le voyage de retour.
Je réglai dans la semaine mes affaires courantes, et gagnai le large le jeudi soir dans une barque d’emprunt. A minuit, Von Quintus amorçait sa descente. J’escaladai les bidons, serrai dans mes bras mon comparse, m’enquis de la santé des huîtres, et nous redécollâmes sans incident notoire en direction Nord Est.
Klaus, cependant, m’apparut vite inquiet. Il jetait dans son rétroviseur de fréquents coups d’œil, et portait régulièrement à son oreille gauche un antique cornet acoustique. N’y tenant plus, je posai ma main sur son épaule et m’enquis en hurlant des raisons de sa nervosité.
 - Giovanni,  répondit-il sans plus de précisions.
J’insistai.
 - Hé bien, quoi, Giovanni, il garde les tomates, non ?
- J’aimerais en être sûr, me répondit Klaus. Cet Italien est sûrement un excellent jardinier, ils le sont tous, mais j’ai surpris dans son regard les lueurs qui ne brillent que dans les yeux des fourbes. Il méditerait de se débarrasser de nous pour s’approprier notre élevage que je n’en serais pas autrement surpris.

 La placidité de Giovanni s’accordait mal, selon moi, avec la duplicité d’un espion. Malgré tout, l’inquiétude me gagnait, et je commençai moi aussi à surveiller l’espace aérien et alentour, la main droite crispée sur la mitraillette.
Notre vigilance à tous deux s’avéra inopérante. Nous n’eûmes pas même le temps d’ouïr l’hydravion dans notre dos. Tout juste eus-je le temps de voir le rictus sous le masque de Giovanni Munchaushen – car c’était bien lui – qui, piquant devant nous notre hélice, nous précipita dans les flots. La rafale de mitraillette que j’avais balancée au hasard n’avait atteint qu’un pigeon voyageur qui nous suivit dans notre chute.
Par chance, nous atterrîmes tous trois, quoi qu’un peu durement, dans ma barque qui avait dérivé jusque là. J’étais indemne, le pigeon aussi, quoi qu’ayant du plomb dans l’aile, mais je craignais pour Klaus qui gisait inanimé sur la proue de la barque. Je penchai mon oreille sur sa poitrine, anxieux. Je n’entendis que le gloubs de l’avion qui sombrait. Allais-je jeter par-dessus bord le cadavre de Von Quintus ? Je ne pouvais m’y résoudre sans avoir la certitude qu’il était bien mort. Comment m’en assurer ?
Il me revint alors en mémoire un moyen infaillible dont usaient mes aïeux morvandiaux. Je lorgnai du côté du pigeon, qui montra les dents. Il devait savoir à quoi je pensais. D’un mouvement vif, je me saisis du palmipède, lui ouvris l’abdomen d’un coup franc de mon couteau suisse, et l’appliquai encore vif sur la face de Klaus. Si celui-ci n’était qu’en léthargie, il devrait logiquement se débattre.
Klaus, bien sûr, car le pigeon, lui, se débattait avec toute l’ardeur à laquelle on se pouvait attendre.
Ne doutez jamais des remèdes de grand-mère. Klaus toussa, et se releva à temps pour vomir  par-dessus bord ses huîtres et ses imprécations.
Je soufflai. Mon pigeonicide n’avait pas été vain. Klaus était vivant, et nos réserves de nourriture s’étaient augmentées d’un volatile de bonne taille, ce qui accroissait d’autant nos chances de survie.
Nous n’avions pas de rames, mais paraissions heureusement condamnés à dériver sans faim, puisque nous avions le pigeon.
L’ingéniosité de Klaus une fois de plus fit merveille. M’empruntant mon couteau, il détacha délicatement les ailes du pigeon, et m’en tendant une, m’incita à m’en servir pour ramer avec lui. Le seul inconvénient notable de sa trouvaille était que nous naviguions en zig-zag à cause du plomb qui truffait l’aile gauche.
Nous avions décidé de ne ramer que la nuit pour économiser nos forces. Von Quintus était sombre, même dans la journée. Au cinquième crépuscule, pourtant, sa figure s’éclaira d’un large sourire.
- François, me dit-il ; car il m’appelait désormais par mon prénom. François, que dirais tu de gagner les côtes de Californie, et de reconstruire là bas notre élevage ? La concurrence de Giovanni n’y sera pas à craindre, et nous pourrons nous y refaire une fortune.
- La Californie, objectai-je, est sur la côte Ouest de l’Amérique, le pigeon ne suffira pas à affronter les rigueurs du Cap Horn, à supposer que la fragilité de notre esquif ne soit pas à elle seule rédhibitoire dans une telle entreprise.
- Qui te parle, pauvre bredin, de contourner le Cap Horn, nous emprunterons le canal de Panama, que nous rendrons plus tard, avec la barque.

par Marie Rennard publié dans : Nouvelles et anciennes
ajouter un commentaire commentaires (3)    recommander
Lundi 31 mars 2008
Nous arrivions vers le bassin. L’eau était orangée et bouillonnait curieusement. Je m’approchai, trempai un doigt prudent et goûtai. C’était indubitablement de la tomate, en grande quantité, et le remous qui agitait la surface était produit par les mouvements désordonnés des huîtres empilées à même le carrelage bleu. Impensable en somme, pour quiconque connaît les conditions de vie naturelles de ces charmants lamellirostres. Médusé, je contemplai, incrédule, les huîtres qui semblaient atteintes d’un quelconque syndrome d’hyperactivité. Klaus Von Quintus Iscillius, lui, paraissait ravi de ma déconfiture. Je dus admettre que la scène qu’il me présentait était sans précédent, et il me proposa de répondre à mes questions en déjeunant. On nous servit des huîtres, bien sûr, aussi vigoureuses que des chevaux, mais doucement teintées de reflets orange, et dont l’acidité se révéla aussi surprenante qu’agréable. C’était par accident, m’avoua-t-il, qu’il avait fait sa découverte. Ses huîtres, quelques semaines auparavant, n’étaient guère vaillantes, et il s’était un soir arrêté au bord du bassin en revenant du potager avec une brouettée de tomates. Las, il avait trébuché, et sa cargaison avait basculé dans l’eau. La réaction des huîtres quasi moribondes ne s’était pas fait attendre. Elles avaient entamé aussitôt une sorte de danse de Saint Guy, s’entrechoquant vigoureusement pour agiter l’eau afin d’absorber la pulpe des tomates en grande quantité. Dès lors, elles avaient connu une croissance accélérée, et leur chair développé une finesse inespérée. Le seul inconvénient, me confia-t-il d’un ton marri, était que ses bestioles avaient perdu toute propriété margarigène, à cause probablement de l’acidité des tomates qui devait dissoudre tout résidu susceptible de se voir transformé en perle. Il en voulait pour preuve le fait que jamais plus il n’avait eu à nettoyer le bassin, dont le revêtement présentait maintenant un brillant inaccoutumé. Or, son élevage, il me l’avait bien précisé, ne contenait que des espèces rares, qui produisaient de magnifiques perles variant du rose tendre au pourpre crépuscule, dont il tirait l’essentiel des revenus qui lui permettaient de négliger avec ostentation les devoirs de sa chaire de professeur. Il attendait de moi une idée qui puisse conjuguer les avantages du goût et du profit. J’étais conchyliologue, pas magicien. Ce qui donnait aux huîtres leur acidité les empêchait également de produire des perles. Je commençai à goûter l’originalité du personnage, en sus des crustacés, et lui suggérai de vendre ses coquillages pour leur chair, dont la délicatesse ne manquerait pas d’accroître le coût. Il objecta la taille réduite de sa piscine. A moins de vendre les huîtres au prix des perles, il ne s’en sortirait pas. Nous nous mîmes au travail pour trouver une solution. Au terme d’une véritable séance de brainstorming, Von Quintus Iscillius fit la judicieuse remarque que les serres étaient bien plus grandes que la piscine, et que si seulement on pouvait greffer les huîtres sur les tomates, on résoudrait d’un coup bien des problèmes. Nous avions notre solution. Nous décidâmes d’allier nos compétences et nous attelâmes à la tâche.

Nous greffâmes les huîtres comme on greffe classiquement de nos jours les autres lamellirostres sur les concombres dans l’industrie agronomique. Toute la difficulté était de leur maintenir le bec largement ouvert afin de les planter solidement aux pôles de la chair des tomates. Il fallait que l’ouverture buccale soit complète pour empêcher toute rétractation intempestive du nerf de la bête. Les greffes prirent, et le seul problème était le remplissage régulier des godets hermétiques dans lesquels baignaient les huîtres. Il fallait injecter dans les récipients qui les contenaient,  grâce à une canule, de l’eau de mer propre tous les deux jours sous peine de voir les huîtres dépérir, et c’était un travail de romain. C’est à ce moment là que nous embauchâmes Giovanni, qui allait devenir notre homme demain.

J’étais à Hanovre depuis un mois, mes coquillages me réclamaient à Brest, et il fallait absolument que je rejoigne mes pénates, au moins pour quelques jours. Von Quintus Iscillius m’avait proposé une association, dans laquelle nous mettrions en commun nos compétences, notre travail, et bien sûr les profits. Mon traitement de chercheur était dérisoire, tout juste suffisant à nourrir ma passion des mollusques. J’avais accepté, sous réserve que je pourrais retourner périodiquement à mes propres recherches quand cela s’avèrerait nécessaire. Von Quintus Iscillius avait opiné à toutes mes exigences, et m’avait proposé de me ramener à Brest d’un coup d’aile en allant chercher de l’eau propre pour les huîtres. J’acquiesçai, partis chercher ma brosse à dents et le suivis jusqu’au hangar. Je n’avais jusque là pas encore aperçu le canadair dont il m’avait parlé. Klaus aimait voler de nuit, et n’avait jamais décollé qu’à des heures où je m’adonnais aux plaisirs déviants que connaissent les hommes dans les bras de Morphée.

Je m’étais fait, au cours du mois passé chez lui, aux excentricités somme toute inoffensives de mon associé. Mais quand il ôta la bâche de l’avion, un frisson d’inquiétude me parcourut. Son canadair était un antique biplan fabriqué à la main par des ouvrières depuis longtemps chenues, sur les bas flancs duquel il avait fixé, à l’aide de cordes de nylon, quatre bidons d’huile sur lesquels se lisaient distinctement les lettres rouges de la marque Motul. Il m’offrit un casque de mobylette, m’enjoignit de fermer mon blouson, et je m’installai à l’arrière, passablement gêné par la mitrailleuse entre mes jambes.


(Image empruntée ici :
http://www.seregaler.net/uploads/274/90/huitre.jpg)

par Marie Rennard publié dans : Nouvelles et anciennes
ajouter un commentaire commentaires (0)    recommander
Vendredi 28 mars 2008

Je me suis dit que peut-être un petit réchauffé d'huîtres ne serait pas pour déplaire à Marilé, qu'en a déjà tâté, mais aussi aux autres princesses qui n'ont pas encore goûté à la recette, voire à d'aucuns lecteurs qu'auraient rien contre les histoires à épisodes et à la con.


Ma vie n’était qu’un long fleuve tranquille. Je ne pouvais même pas user pour en parler de la formule consacrée « métro, boulot, dodo » puisque je poursuivais mes œuvres dans la banlieue de Brest, et que je n’empruntais qu’occasionnellement les transports en commun pour d’épisodiques conférences ici et là dans le cadre de mes recherches. Je me surprenais depuis quelques temps à rêver d’imprévu,  à espérer que la vie me rattrape sur le chemin de ma routine pour bousculer un peu mon quotidien. Jamais je n’avais supposé que le préposé des postes puisse se faire le héraut de mes espérances.
Ce fut lui pourtant, qui me remit, au détour d’une matinée anodine, une lettre d’un certain Klaus Von Quintus Iscillius, professeur de Droit à l’Ecole Polytechnique de Hanovre.
Comment, et surtout pourquoi ce monsieur s’adressait-il à moi, conchyliologue, voilà ce qu’il se proposait de m’expliquer de vive voix si je consentais à aller le voir. Il ne pouvait, pour des raisons essentielles, se déplacer lui-même, écrivait-il, mais joignait à sa lettre un billet d’avion à mon intention.

J’étais intrigué.

 Comment, tout d’abord, un tel nom avait il pu échoir sur la personne d’un professeur d’outre Rhin, voilà ce qui m’était d’abord venu à l’esprit. Mes coquillages ne requérant à ce moment guère d’attentions, je décidai d’aller sur place satisfaire ma curiosité.
 Petit, aigu et barbichu, comme dans les contes pour enfants,  nanti d’un anachronique monocle, Monsieur Quintus Iscillius m’avait fait entrer dans le salon de son pavillon et, distrait,  paraissait regarder quelque chose derrière moi, vers des serres pleines de tomates.
Faire pousser des tomates à Hanovre, ça n’était guère commun non plus. J’attendis en silence qu’il m’expliquât pourquoi il m’avait fait venir.
Les recherches que je mène, commença-t-il, n’ont aucun point commun avec le Droit, voyez vous. Mes goûts m’ont toujours porté vers la botanique et la biologie. J’ai une véritable passion pour les tomates, à laquelle je me consacre assidûment, favorisé par la confortable fortune que me rapporte mon élevage d’huîtres perlières ; or la découverte que je viens de faire me laisse béant d’incrédulité. C’est pourquoi j’ai pensé qu’en votre qualité de conchyliologue, vous pourriez m’apporter votre aide. J’avais du mal à suivre.[1]

 - Aimez vous les tomates, m’interrogea-t-il.

 Je restai sans voix. Aimais-je les tomates ? Les autres questions qui jusque là m’assaillaient s’effacèrent devant la prépondérance de celle ci. Je m’étais préparé à pas mal de choses, mais j’avais négligé d’analyser mes rapports aux tomates. Que voulait il savoir au juste, si j’aimais manger des tomates, si j’aimais regarder les tomates, si j’allais jusqu’à éprouver pour elles d’irrésistibles élans d’esthète, de charnelles appétences, voire plus si affinités ?

Je n’osai répondre. Heureusement, il poursuivit.

- Que mangent les huîtres, dites moi ?

 Là, je connaissais la réponse, mais je me pinçai la cuisse pour y croire. A la question s’entend. Soit je rêvais, soit j’étais tombé dans une pièce de Ionesco. Si la prochaine réplique était « n’y touchez pas, il est brisé » je sortirais sans tarder de la maison de ce dingue. J’étais venu le voir en partie pour atténuer la monotonie de mes jours, mais certainement pas pour suivre les divagatoires méandres d’un maniaque.

- Les huîtres, vous le savez sans doute, se nourrissent de phytoplancton en filtrant l’eau dans laquelle elles vivent. Je ne sais si l’on peut appeler cela manger, hasardai-je.

- Et si je vous disais, moi, que les huîtres sont gourmandes ?
 Bon, au moins ça n’était pas du Sully Prudhomme. C’était simplement du n’importe quoi… Des huîtres gourmandes.

- Et de quoi s’il vous plaît ?
J’avais mis dans le ton une perceptible ironie.

- Vous ne devinez pas ?
 Si. Je devinais. Ce type se préparait à me dire que les huîtres étaient friandes de tomates. Ca crevait les yeux.

- Non, prétendis-je.

Il exulta, laissant pour la première fois depuis le début de notre entretien choir le monocle sur sa maigre poitrine.
- De tomates, claironna-t-il avec un air forcément entendu.
- Ben tiens, hasardai-je à mi voix.
- Comment ?
Allons bon, je n’avais pas pour but de froisser l’excentrique, mais vous avouerez que c’était un peu raide. Je le priai de poursuivre. Il gloussa.
- Voyez vous, cher ami, si les huîtres aiment les tomates, j’aime, moi, les huîtres. J’aime tout des huîtres, leur chair, leurs perles, leurs mœurs et leurs coquilles. A tel point que j’ai, dans un bassin creusé là, réussi à me constituer un élevage d’espèces rares, que je vais vous montrer incontinent.
Je tiquai, puis ravalai l’acerbe remarque qui me chatouillait l’arrière gorge dès que j’eus compris qu’il n’employait le terme que dans son sens adverbial, et renonçai, en haussant les épaules, à m’étonner de ce qu’un olibrius de cet acabit élevât des huîtres dans une piscine. Je m’enquis simplement des réserves de sel. Il n’élevait tout de même pas ses huîtres à l’eau douce et aux tomates.
- Ho, répondit- il, je saisis le sens de votre question. Mais j’élève mes huîtres à l’eau de mer.
Il me montra du pouce un hangar caché derrière la maison, auquel aboutissait un large sentier.
- J’ai là mon canadair, et nous ne sommes pas si loin de la mer, mon ami.
--------------------------------------------------------------------------------
[1] Je parie que vous aussi.

par Marie Rennard publié dans : Nouvelles et anciennes
ajouter un commentaire commentaires (2)    recommander
transfert de nom de domaine sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Rémunération en droits d'auteur avec TF1 Network - Signaler un abus