A la quatrième minute suivant l’absorption, la caquesangue tant redoutée me clouait dans le cabanon que nous avions installé au fond du jardin pour pallier le manque d’hygiène total du Mexicain qui nous avait vendu l’hacienda. Klaus m’avait suivi jusque là, et tambourinait à la porte en jurant, insoucieux de mon désir d’intimité.
- C’est impossible François, hurlait-il. Impossible. Les effets auraient dû
être progressifs. Et tu n’as même pas mentionné l’amertume.
- Je n’ai pas eu le temps, répondis-je entre deux spasmes. Barre toi Klaus.
- Qu’as-tu rajouté à la décoction tous ces jours, réponds, hurlait Klaus, réponds ou je défonce la porte. Qu’as-tu rajouté
?
Mes flatulences seules répondirent à son interrogation, et je l’entendis humer vigoureusement.
- Du cumin, s’exclama-t-il. Du cumin ? Réponds François.
- Du cumin, acquiesçai-je en geignant. Donne moi un remède, Klaus.
Mais Klaus était reparti à toutes jambes vers son laboratoire, où je le retrouvai penaud dès que je le pus. A ma grande surprise, il exultait.
Ce n’est que partie remise, répétait-il en se frottant les mains, l’œil espiègle derrière son lorgnon.
Je venais de préparer le petit déjeuner. Je l’invitai à m’exposer les conclusions de ses recherches devant une tasse de café.
Les tomates ont hérité des serpents leur caractère toxique. Nous ne pourrons pas utiliser cette première récolte pour y greffer des huîtres comme nous l’avions prévu, et nous ne pourrons pas non
plus vendre les tomates crues en recommandant d’éviter la cuisson, les gens se méfieraient. Sauf à les rendre parfaitement comestibles, nous sommes ruinés. Grâce à toi, nous avons l’antidote. Tu
vas nous mettre au point une recette parfaitement inoffensive de tomate confite au cumin, nous écoulerons notre première production artisanalement sur les marchés locaux, et nous en dégagerons un
bénéfice suffisant pour remettre notre projet d’huîtres sur les rails.
Je lui demandai de m’expliquer comment il comptait mener à bien notre activité ostréicole.
Les tomates sont toxiques à cause de l’engrais au serpent, résuma-t-il. Or, il n’est pas question pour nous de renoncer à un engrais qui présente un double avantage financier et sanitaire. Nous
savons désormais que le cumin neutralise l’effet du venin. Ne me restait qu’à trouver comment intégrer l’antidote à la chaîne.
Klaus ne se tenait plus sur sa chaise.
Ce sont les rayures qui m’ont mis sur la voie – il rayonnait.
Voyons François, qu’est-ce qui ressemble à du cumin, qui est léger comme du cumin, et qui joue un rôle dans la sexualité des tomates ?
J’abhorrais ses devinettes absconses, mais hésitai cependant à doucher son enthousiasme.
Je ne sais pas, avouai-je.
Il souriait.
- Bzz, fit il. Voyons François, Bzz.
- …
- Des abeilles !
- Les abeilles ressemblent à du cumin, demandai-je interloqué ?
Pour le coup, Klaus soupira.
Le pollen, François, le pollen que déposeront les abeilles dans les fleurs de tomates, il suffira d’y mêler du cumin, et le tour sera joué.
Klaus me regardait, interrogateur. Tout s’arrangeait enfin. Pourquoi avais-je soudain l’air soucieux ?
Comment ferons nous pour déposer le cumin dans les fleurs Klaus. Je ne suis pas jardinier, mais il me semble que l’opération sera délicate, qu’il y faudra du temps et de la minutie, et que nous
ne suffirons pas à la tâche.
J’y ai songé, me répondit Klaus. Et il me montra, par la fenêtre, Giovanni qui s’affairait en salopette bleue.
Ainsi, la boucle était bouclée. Nous produirions, grâce à d’inédites méthodes, les huîtres les plus savoureuses de la création, et notre production serait estampillée du macaron vert bio.
Je renonçais à réfléchir plus avant aux détails de tout ça. J’avais la vie devant moi pour essayer de trouver des réponses à toutes mes questions. Où diable, par exemple, Klaus s’était-il procuré
ces trois cacapistres, et pourquoi les avait-il faits bouillir ? Je souris à la pensée de l’époque où je me plaignais de la monotonie des jours. La vie est étonnante. Des siècles d’ennui, de
mornitude, et un beau jour inconsidérément, on monte dans un TGV parallèle et plus rien n’est jamais banal.
Marie Rennard
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