Il y a quelques temps, je me promenais sur le blog de Sébastien Fritsch dont je vous
recommande le dernier ouvrage, Le sixième crime (voir ici).
Ce jour-là, son billet était consacré à l’ouvrage de Michèle Lesbre, La petite trotteuse. Qui, à lire
son compte-rendu, aurait aussi bien pu s’appeler La petite brodeuse puisque le récit se tisse avec les fils ténus des souvenirs perdus, sur la trame de vieilles émotions dont le temps
n’a nullement émoussé la force et le tranchant, et crée un voile léger de tristesse avec des motifs doux de sentiments enfuis, de non-dits et de douleurs tues, patchwork délicat d’une lointaine
enfance et d’instants fragiles.
La narratrice visite, à travers la France, des maisons qu’elle n’a nullement l’intention d’acheter, un drôle de pèlerinage, une errance improbable, en forme d’hommage à son père décédé il y a
longtemps, sans qu’ils aient eu le temps de se parler. A son poignet, elle a passé la montre qui appartenait à ce dernier, retrouvée il y a peu dans les affaires de sa mère : c’est la même
petite trotteuse, témoin des événements du passé, qui scande ceux du présent.
Comme un lien indéfectible.
Comme des menottes ?
Je suis en train de prendre note de cet ouvrage que j’ai envie de lire lorsque j’entends l’inimitable clapet métallique et strident de la boîte
aux lettres. A cette heure tardive, je sais qu’il ne s’agit pas du facteur mais d’Émilie, la petite marchande de prose gratuite qui habite une rue plus haut et que je croise souvent, tard le soir
ou très tôt le matin, lorsque je sors balader mon chien, toujours la nuit, je ne connais pas son visage diurne, je ne l’ai jamais croisée au soleil, elle est seulement, magistralement, le sourire
de mes nuits. Et la distributrice de l’hebdomadaire Info.
En une, la sale tronche de Louis Giscard d’Estaing et un cliché de manif réprimée en mai 68 à Clermont city, cherchez l’erreur…

Le canard m’a réservé deux surprises : sur la photo montrant les CRS qui courent en direction de la place de Jaude, derrière le cortège,
on aperçoit clairement, garées le long du trottoir, boulevard Desaix, une 4L et une Fiat 500, blanches toutes les deux.
Ce sont les voitures de mes parents.
Enfin, ils avaient les mêmes, à l’époque.
Mais j’ai envie de croire que ce sont les leurs, bordel, parce que, juste derrière la Coucoune au toit ouvrant, cette silhouette féminine, cheveux noirs, assez courts, coiffure crêpée, comme elle
aimait, jupe foncée, chaussures claires assorties au sac à main sur lequel elle a croisé ses bras, on dirait ma mère. Je scrute, sors la loupe, fouille ma mémoire pour retrouver les attitudes, le
détail imparable. Mais oui, c’est bien elle.
J’ai du mal pourtant à l’imaginer nonchalamment plantée devant l’émeute et les matraques comme s’il s’agissait d’un spectacle curieux, sans peur aucune, ni même le réflexe de se mettre à
l’abri.
C’est elle !
Non, ça ne peut pas être elle.
Pourtant, si, je le sens déjà le baiser du skaï rouge vif de la banquette qui me colle aux cuisses, les petites fenêtres à l’arrière, comme des hublots, qui ne s’ouvrent pas, mes jambes déjà trop
longues recroquevillées contre le dossier du siège avant qui bascule tout seul dans les tournants un peu trop penchés ou lors des freinages athlétiques. « Tiens toi donc »,
hurle ma mère. « Quand est-ce que je pourrai monter devant ? » demande ma voix pour la cent millième fois. « Quand tu auras douze ans, pas avant !
» répond-t-elle. Et là, dans le rétro, c’est bien ma moue boudeuse que je vois, non ?!
« Non ! » martèle mon père, quarante ans plus tard, « Ce n’est pas elle, elle n’avait pas ce look-là puis on n’avait pas la seule Coucoune de la ville !
» Fait chier, la sagesse paternelle. Moi, je vous dis que c’est elle, à côté de mon carrosse, de ma fusée, de mon Nautilus, de mon pot de yaourt, de la Coucoune ! Cette voiture, c’est
celle qui a parcouru les routes du bonheur, mille virées en ville avec ma mère, elle est au volant, elle sourit, on va faire les courses aux Galeries de Jaude, je veux un jean’s mais un foncé,
hein pas un délavé et pas un avec le feu au plancher, on s’immisce entre deux grosses caisses, la nique aux parcmètres, hihi, on se marre, je lui donne la main, peut-être qu’on achètera des
gaufres à la chantilly en rentrant, dans la petite cahute, en haut du boulevard Desaix, face à la préfecture d’où s’échappent les CRS, allez, dis oui, maman, elle a dit oui…
Sur la photo, c’est elle, j’en suis sûre.
J’ouvre le journal pour lire la suite, je trouverai peut-être un indice, une preuve, dans les autres clichés qui illustrent le dossier, à l’intérieur.
Et oui, bingo ! La voilà, la deuxième surprise : il y a une interview de Michèle Lesbre à propos du mai 68 clermontois, si ce n’est pas un signe, ça ! Un peu tiré par les
cheveux ? Oh, ça va, je vous entends murmurer d’ici. Mais je sais que j’ai raison. Y’avait combien de chances que Michèle Lesbre ait été institutrice à Plauzat en 68 ? Pfff, on voit
bien que vous ne connaissez pas le bled ! Combien de chances que ce soit justement le bled où les parents de ma mère ont une maison, hein ? Combien de chances pour qu’elle s’appelle
Michèle, e accent grave – l – e, comme ma mère ? Hein ?
Tout cela, ça me conforte dans ma petite idée. C’est ma mère en une de Info et le livre de l’autre Michèle, Lesbre, il faut que je le lise, il va me plaire…
Le lendemain, je fonce à la bibli, ils ne l’ont pas, crénom d’une pipe ! Ta gueule, Amazon.com, je suis fauchée… J’irai à l’autre bibli en
ville, la semaine prochaine, elle est plus grande, mieux achalandée, ils l’auront sûrement. En attendant, cet Info-là, de mai 2008, ne partira pas au tri sélectif comme ses copains des semaines
passées parce qu’il m’a lancé ce cri sélectif : maman ! Oui, bon, je sais, on gère ses tristesses comme on peut…
Deux jours plus tard, je suis près de Paris, chez ma copine Sophie Laroche, auteure, (retrouvez-la sur son blog, ici, ainsi que ses ouvrages). A un moment, elle me demande de lui passer un livre qui se trouve dans sa bibliothèque. Je m’approche des rayonnages. Et
je tombe sur ce livre qui m’attend, y’a pas d’autre explication : La petite trotteuse de Michèle Lesbre ! Sophie me le prête, je le dévore en un soir. Je suis sous le charme
dès les premières lignes, c’est bon comme une virée en Coucoune, toit ouvert, jusqu’à Jaude, ça a l’odeur des paquets de café qu’on réveillait le matin dans la cuisine avec les petits ciseaux, ça
sent la terre de cendres de la Limagne, juste derrière Plauzat, ça fait remontrer les absents dans de jolies bulles de souvenirs qui éclatent en grands cercles concentriques sur l’eau crade des
bassins de Champeix et ces connes d’araignées d’eau se précipitent croyant qu’un insecte est tombé à la baille, ça a le regard opaque et triste des truites que l’on vient d’y pêcher, quand elles
se vident de vie parce qu’on n’a pas le courage de les assommer, ça bombarde des sentiments aussi vifs que le buisson ardent sur le chemin où le grand-père, déjà malade, perdait ses pantoufles en
marchant et où les gosses couraient les lui ramener en se moquant, ça sent les branches de tilleul que l’on a élaguées pour en cueillir les fleurs à la veillée, ça sent les sachets de lavande
dans les armoires, ça sent… C’était bien elle(s), je le savais. Merci, Michèle. Et comme tu seras pas là dimanche, autant te le dire tout de suite, bonne fête, maman.
« Petite lumière discrète dans les entrailles obscures d’un théâtre déserté et silencieux, la servante veille. C’est
ainsi qu’on la nomme. Elle veille sur le sommeil des coulisses, sur celui de la scène où les voix se sont tues jusqu’au prochain lever de rideau, sur l’immobilité des décors, la vacuité de la
salle où le public a laissé derrière lui une traîne qui flotte au-dessus des fauteuils, une note suspendue, à peine audible, qui peu à peu s’évanouit.
Il me semblait être depuis toujours la servante de mon théâtre intime… » (p 179)
Michèle Lesbre, La petite trotteuse, Sabine Wespieser éditeur, 2005.
Une interview de Michèle Lesbre réalisée par auteursTV: ICI
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