Laaaaaaaaaapin ? Ouais !

Publié le par Marie-Laetitia Gambié



Le site qui accueille mon employeur et, par ricochet, mon auguste présence aux bons jours, s'héberge en un vaste campus verdoyant coincé entre deux autoroutes. Et ça verdoie, et ça verdoie, et aux beaux jours on est hébété de chants d'oiseaux, et y'a deux semaines ça neigeoyait aussi tant et plus ... Des hectares qu'on a, à deux pas des bois d'un côté et des pistes d'exercices à pompiers en short moulant de l'autre, mmmmh. Bref.

Lorsque la horde fonctionnariale a déserté les lieux, soit entre 18 heures et 8 heures le lendemain matin, la Nature enfin délassée reprend ses droits et surtout ses aises ... M'est arrivé de m'y trouver présente, à l'endormissement ou au réveil fébriles, et de croiser encore ensommeillés lièvres, garennes, chats à griffes ou huants, toute cette vie parallèle et cachée que la présence humaine confine aux heures diurnes aux sous-sols truffés de galeries, émaillés de tuyaux très-antiques en réseau serré dont certains, même, percent jusqu'au Château de Versailles. Ca grouille, ça se bat, ça se bouffe.

Il y a quelques mois, au sortir à peine de l'été, on nous avertissait d'une grève meumeuh des transports ; avec une collègue prévoyante et multimère comme moi, on avait obtenu de not'bon mait' le privilège de décaler nos horaires de boulot : arrivées à 7 heures, nous repartirions vers 15 h 30, hors d'atteinte espérions-nous du flot des importuns automobilisés pour peu qu'ils n'aient pas eu la même brillante idée que nous. Il faisait donc vachement nuit et encore bien froid, aux aurores professionnelles, ça n'incite pas à la causette, on se tenait par le bras serrées l'une contre l'autre, on devisait même pas on se hâtait accrochées et tanguant, quand passa devant nous un des gras lapins blancs que les tontes régulières de pelouse ne suffisent pas à effrayer, un de ces lapins d'Alice bêtement tout nu sans sa montre mais très pressé. C'est plaisant de voir des bêtes, au coeur de la ville, on se sent toujours vivre plus fort quand ça arrive, on est surpris, pas besoin d'un Bambi majestueux, rien qu'un bout de lapin et hop on est content. J'avais donc le sourire en regardant les trois bonds du garenne qui s'enfuyait plus vite que je pouvais le suivre, et ma collègue figée à mon bras me sembla tout de même bien lourde d'un coup quand je me remis en branle.

"A quoi tu penses d'un coup là ?
-Le lapin ... tu l'as vu ?
- Bah oui, un beau lapin de laboratoire bien blanc.
- On dirait le mien.
- Ah bon tu as aussi un lapin ? chien je me souvenais mais pas lapin.
- Oui ...
- C'est sympa ça comme bête ?
- (soupir) ... Ah non alors ! ...
- ... ?
- Non c'est une vraie carne ...
- Explique.
- Ben déjà le mien il arrête pas de mordre
- Cela dit tu peux pas lui en vouloir, pour un rongeur c'est même pas une seconde nature ...
- Ah mais il mord que les doigts cette saleté. Quand tu prends un lapin pour tes gosses, c'est pour qu'ils puissent le caresser, lui y'a jamais eu moyen ... Il mord fort comme tout !
- Eh ben ... Ca fait longtemps que tu l'as ?
- ... (mine déconfite)
- Ca doit pas vivre très vieux en principe ça, non ?
- Il est malade depuis des années le mien en plus ...
- ...
- Tu sais tout à l'heure je regardais le lapin et je me disais que j'allais amener le mien et le lâcher sur le domaine ...
- A ce point ?
- Oui je peux plus le supporter. Cette saleté il a commencé à faire des boules, le vétérinaire a dit "c'est un cancer laissez-le tranquille et s'il souffre, s'il arrête de manger, on le piquera"
- Bon tu vas pas avoir à l'abandonner alors !
- ...  !
- ?
- Ca fait trois ans.
- ... ?
- Le vétérinaire, les boules. Ca fait trois ans qu'il a des boules. Maintenant il en a partout. Il a pris un kilo, tu te rends compte un kilo sur un lapin nain ? Il arrête pas de bouffer.
- ...
- Il veut pas crever. Et il arrête pas de mordre le salaud.
- ..."

Je ne saurais pas dire pourquoi, peut-être parce que c'est une personne qui fait usage en principe d'un langage toujours châtié et que seul un lapin cancéreux hargneux pouvait faire sortir de ses gonds verbaux, mais à ce point-là du dialogue, le fou rire m'a prise. L'énorme fou rire, l'inextinguible, celui qui emporte les foules quand il est bien mené, qui vous ruine un amphi, qui vous coule un orateur.
Elle m'a regardée, désemparée, vexée une demi-seconde .... A tenté de poursuivre ... J'essayai de me contenir mais rien n'y fit, une fois lancée je ne peux plus m'arrêter. Je tentai bien d'en placer une entre moi et moi :
"et ... et ... et il a quel âge maintenant ?"
Elle m'a regardée une dernière fois sévèrement : "cette salope de pute il a sept ans !" les sourcils froncés et la mine austère ... Je me suis assise par terre pour baver à mon aise. Et plus elle râlait et jurait sur cette pauvre bête plus je hoquetais, elle a enfin été gagnée par mon hilarité. On s'est retrouvées donc, deux follasses hystériques, le cul sur le sol trempé, à regarder sauter ces cons de lapins à sept'du en morvant à qui mieux mieux notre gaité inattendue. Je crois que c'est un de mes meilleurs souvenirs professionnels.

A l'heure où j'écris ces lignes, le lapin est toujours vivant.


Marie-Laetitia GAMBIE

Publié dans J'me marre

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Théobald 20/01/2009 22:30

Excellent !

Marie-Laetitia 20/01/2009 14:30

Marie-Christine > ah ben ça, tu me fais bien plaisir ! :)
Kiki > exactement ! mon Dieu comme j'ai bien ri ce jour-là.
RV > bienvenue à toi

RV 19/01/2009 18:25

J'adore ! Merci pour ce bon moment :)

Viens me défier ici... http://kingrvb.labrute.fr ^^

Kiki 19/01/2009 17:40

Comme quoi, même un petit bout de nez rose peut provoquer une névrose! ;)

Marie-Christine 19/01/2009 17:06

Ah merci ! Tu viens de me sauver la journée !!!