Maman

Publié le par Marie-Christine Buffat

Quand je serai grand, je m’achèterai un iphone et je chatterai sur msn, en mangeant des burgers, avec du coca. Quand je serai grand, je rentrerai tard, sans demander la permission, je fréquenterai les bars où tout le monde se rend. Je rencontrerai des filles, on parlera un peu, on rira beaucoup, peut-être même on s’embrassera. Avec la langue. Puisqu’on sera grand. J’aurai une voiture, une décapotable, peinture chromée, jantes en acier, lecteur CD intégré. Je m’habillerai de marque, même les sous-vêtements et je serai coiffé comme une vedette de clip. Pas besoin d’étudier, je serai bien payé, un métier intéressant, qui me fera voyager. J’habiterai la région, en colocation, avec deux copains, les mêmes que maintenant. Quand j’aurai le temps, j’appellerai ma mère, elle sera super fière, de son beau fiston. Elle me dira qu’elle a eu peur, de me voir finir mal, traîner dans des bals, devenir un voleur. Elle reconstruira par bribes, l’histoire de mon enfance, comment j’étais terrible, ma désobéissance. Dans sa voix fatiguée, y aura du soulagement, celui de la maman qui n’a pas tout raté. Moi je l’écouterai d’une oreille distraite par le bruit de la télé en arrière-plan. Un verre à la main, les yeux dans le vague, je la connais la chanson, les paroles n’ont pas changé depuis que je suis enfant. Alors…
Alors je lui tairai combien ce temps me manque, celui où je reposais ma tête sur ses genoux, prétextant la fatigue pour cacher à quel point j’aimais la tendresse de sa main sur ma joue. Je chatte, oui, tous les soirs, avec des amis de hasard, portant des noms bizarres. Petite chatte griffe plus qu’elle ne miaule et mon cœur solitaire se noie dans un tiers coca, deux-tiers vodka. Personne pour me demander : Où tu vas ? Les rencontres sont virtuelles, on communique par mail, rires enregistrés, bisous, smack, et cætera. Je roule dans une poubelle, rouillée, levier de vitesse coincé, et encore, quand elle veut bien démarrer ! Mes fringues de marque sont démarqués, cela va de soi, la mode change trop vite pour mon porte-monnaie. J’habite un studio en ville, pas de place pour les copains, pas de place même pour un chien, mais à deux pas de l’usine qui m’emploie. Heureusement il y a ma mère, qui m’appelle chaque jour et répète avec amour, qu’elle est super fière de moi.

Marie-Christine BUFFAT

Publié dans Polésies

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soleildebrousse 19/11/2008 13:42

comment on dit déjà ? ha ! oui... "superbe et déchirant".
Merci.

Marie. 18/11/2008 13:28

si vous saviez, les filles, à quel point c'est dur, quand ils s'en vont. pour nous, et pour eux. les garçons. je sais pas si c'est parce que c'est des garçons, et inhérent à leur nature, ou si c'est à cause de nous leurs mères, mais visiblement, ils supportent en général moins bien le départ que les filles. ceci dit, j'en sais rien, j'ai pas de fille, et même si j'en aurais ça ferait pas statistique pour autant. de l'art de causer pour rien dire... bref, contente de vous revoir par là, m'dame Buffat.