Le carnet de Grauku

Publié le par Christine Spadaccini


« Si tout a dérapé, c’est uniquement parce que je n’en pouvais plus de me prendre mon cul en pleine tête. C’était déjà si dur de le traîner. »

 

C’est ainsi que débute « Le carnet de Grauku » de Sophie Laroche, par ces deux petites phrases drôles et assassines en même temps, deux petites phrases qui donnent parfaitement le ton de ce roman où l’on retrouve bras dessus bras dessous, entre les lignes, ce couple bizarre et poignant, flirtant au fil des pages et de l’histoire : souffrance et humour, tragédie et espoir, détresse et légèreté… Et je ne vous parle même pas du duo chocolat et poisson cru ! Ne vous y trompez pas, ce n’est pas un récit comique, même si Sophie Laroche a la plume allègre et sait manier la dérision dans les situations les plus douloureuses. Non, c’est un sujet grave qu’elle aborde ici, les problèmes de poids, comment ils peuvent surgir dans une vie, la gâcher et même la prendre. Boulimie ou anorexie, cellulite ou maigreur extrême, le combat est le même, la souffrance maximale et ces bouches qui engouffrent ou rejettent la nourriture, au fond, elles crient toutes la même chose : au secours !  

Alors voilà, je voulais vous présenter aujourd’hui celle dont l’histoire m’a profondément émue, Manon, l’héroïne de ce livre, Manon et son double : Grauku. Manon et son gros cul. Et celui-là, il lui en fait voir de toutes les couleurs mais, principalement, de ce marron tendre, mélange de cacao et lait, Milka-refuge, un carreau, deux, trois, quatre et puis encore et encore, parce que c’est bon, parce que ça fait du bien, parce qu’elle ne peut pas s’en empêcher, parce qu’elle ne s’en rend même plus compte, parce qu’elle ne pense qu’à ça, manger du chocolat… Quand Manon est triste, Manon s’empiffre sous le regard ironique de Grauku et Manon se retrouve avec gros cul à trimballer… Gros cul qui n’a pas échappé aux « bonnes copines » de la classe. Les garces profitent d’une séance à la piscine pour le prendre en photo avec un téléphone portable et l’expédier au reste des élèves du collège. La très mauvaise et méchante blague atteint Manon de plein fouet, elle devient l’objet de toutes les moqueries, elle souffre et son seul ami, une fois encore, s’appelle chocolat. Grauku en rajoute une louche de ses sarcasmes et gros cul une couche, c’est le marasme. Tout à son chagrin et à sa solitude, Manon décide de se mettre sérieusement au régime et d’ouvrir un blog pour en consigner les progrès. Bientôt, dans les commentaires, apparaît cette signature : Kilodrame et le drame, justement, peut commencer de se nouer. Livrée à elle-même dans sa quête idéalisée de minceur, sous l’influence ambiguë de cette « Kilodrame », Manon-Grauku s’enferme petit à petit dans un régime-prison, inadapté et dangereux. Elle maigrit, oui. Mais jusqu’où, à quel prix ? Je ne veux pas vous dévoiler l’histoire alors lisez-la parce qu’elle est non seulement joliment écrite et menée mais parce que c’est un témoignage important, juste et empreint d’une belle sincérité : sans larmoiement ni plainte, avec un ton d’autodérision salutaire et d’autant plus convaincant, le carnet de Grauku décrit les dérèglements du rapport de l’individu à la nourriture et ses conséquences souvent très graves. Il pointe aussi l’absence de réponses et l’hypocrisie à laquelle sont confrontées les personnes qui souffrent de ces problèmes. Lutte contre l’obésité deci, Pro-ANA delà, mannequins-squelettes, malbouffe, publicité-choc à la Benetton et maigreur chic à la une des magazines, régimes et pilules miracles, charlatans et tant… Des kilos de papier, aussi, qui s’empilent mais sans jamais apporter de vraies réponses. On parle, on parle mais, se pose-t-on vraiment la bonne question ? Devenir mince, est-ce devenir heureux ? A la fin de la lecture du carnet de Grauku, on reste avec ce sentiment de joie face à une histoire qui aurait pu finir plus mal mais c’est un sentiment mitigé, dérangeant et empreint de tristesse, parce que l’on a touché du doigt une de ces détresses intimes que l’on croise sûrement très souvent et dont, peut-être, on se débarrasse un peu vite, un peu lâchement, cruellement, avec un facile « il ou elle a qu’à bouger un peu son gros cul et arrêter de bâfrer n’importe quoi toute la sainte journée ! »

 

Le carnet de Grauku, c’est du lourd ! Oui, j’ose, parce que j’aime bien mettre les pieds dans le plat, d’accord, mais aussi parce que je le dis avec la même tonalité tendre, lucide, joueuse, le même regard profondément empathique que Sophie Laroche a su poser sur son personnage. « C’est du lourd » parce que c’est beau, sincère, bien vu, que cela porte un message plein d’humanité et qu’on y entend cette petite voix triste qui dit « aimez-moi, je vaux le coup, ne vous arrêtez pas aux apparences et aux préjugés…», notre voix à tous.

 

« Heureusement qu’il y a les fraises des bois, les tomates cœur de bœuf et surtout…vous autres pour qui j’ai toujours existé en dehors de mon gros cul. »

 

Le livre se trouve ici, chez l’éditeur, et chez tous les bons dealers de books.

Le blog de l’auteure est  !

 

 

 

Christine SPADACCINI

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Commenter cet article

Kiki 03/11/2008 07:00

@Mlle B.: C'est moi qui vous remercie! Une des grandes qualités de ce livre est sûrement de mettre à jour cette souffrance terrible qui entoure les personnes vivant cet enfer de la boulimie-anorexie, souffrance souvent muette, et d'arriver à la traiter de manière légère et humoristique, en montrant que, même si le chemin n'est pas simple et facile, au bout du tunnel, il y a toujours un espoir, une autre façon de voir les choses qui les rendent soudain supportables et même agréables... Bonne lecture!

mamzell B. ou éphémère Hécate 02/11/2008 20:48

votre article m'a donné envie de lire ce livre... Merci..

Kiki 01/11/2008 07:00

@Sophie: merci de ton merci que je te retourne illico: ne m'as-tu pas permis de tirer la couverture à moi?! ;)) Trêve de plaiz, ce livre est une très belle réussite et je souhaite qu'il reçoive l'écho qu'il mérite!

Sophie 31/10/2008 21:05

Merci Kiki ! Ton texte me touche beaucoup, parce que j'y retrouve ton sens du mot juste et... mon livre. Juste un oubli de ta part... la très belle photo qui fait la couv, qui réusme si bien mon texte et mon combat a été pensée et faite par... Christine Spadaccini