Poil dans la main

Publié le par Marie-Laetitia Gambié

Toute ma vie d'enfant je l'ai passée en appartement. Nous avions la chance d'habiter dans des résidences cossues dont les bâtiments pas trop mal conçus entouraient un verdoyant jardin et une aire de jeux, et je pouvais m'y dépenser à loisir, ce qui compensait presque totalement la frustration ressentie par périodes de ne pouvoir jouer dans mon jardin, planter dans mon jardin, enterrer des trésors dans mon jardin. Je n'ai jamais éprouvé de manque vraiment palpable, certes je ne décollais pas des plates-bandes et balançoires privatives des copines quand elles m'hébergeaient, mais je me consolais bien vite une fois rentrée chez moi.
Il y a une quinzaine d'années, mes parents fauchés chroniques ont pris la grande et révolutionnaire décision d'engager une partie de leurs revenus mensuels pour faire l'acquisition d'une maison de campagne. Le terme chantait en bouche ! Ca sentait l'herbe coupée, le feu de bois, la pluie et même les champignons ... Pour notre famille qui avait sillonné la France aux grandes et petites vacances sans jamais vraiment se fixer, la campagne, c'était le repos, le bon air et cet Ailleurs auquel aspirent les citadins. Alors "maison de campagne" ça vous avait des senteurs de paradis !

Quand il a été bien certain que l'achat était définitif, le prêt obtenu, la maison bien à nous, on a fait ce que tout nouveau propriétaire se doit de faire, pas une pendaison de crémaillère, non, bien plus important que ça ... Avec maman, on s'est prises par la main, et on est allées faire des emplettes pour la maison ! Je n'habitais déjà plus chez eux et on prenait toujours beaucoup de plaisir à se retrouver dans Paris le midi pour déjeuner ensemble, au moins une fois par semaine, c'était notre petit temps à nous, entre deux cours pour moi, entre deux réunions pour elle. On se marrait souvent comme des collégiennes et on bouffait une omelette dans son café préféré, avec un panach' s'il-te-plaît Laurent, c'était doux...
Une savonnette parfumée par ci, des serviettes par là, et oh qu'est ce que ce serait joli cette petite-table-mais-on-n'a-pas-les-sous.
Pi à un moment on est entrées comme toujours chez Pier Import - on aimait bien Piert Import ça sentait le bois ciré et les bougies et l'encens et c'était point trop à la mode, ça faisait retour des Indes au coeur de Paris.
C'était l'hiver, le vrai, de ceux qui y'a quinze ans encore vous mordaient les oreilles dès le mois de novembre ; dans tous les coins de Paris y'avait de la buée aux vitres des bistrots et le soir tôt tombé fermait tous les volets à même pas dix-neuf heures.  C'était l'hiver et cette après-midi là on s'en foutait du jour qui mourrait sans crier gare pendant nos emplettes, on resterait jusqu'au bout, on avait notre idée ...
On suait à grosses gouttes nos manteaux sur un bras et dans l'autre un panier rempli de petites ou grosses cochonneries, on suait à grosses gouttes et on n'avait pas trouvé notre bonheur et bientôt ça allait fermer il faudrait revenir plus tard, on ne l'avait pas trouvée, notre idée fixe, notre hiver-qui-sent-bon. Têtue, c'est maman qui l'a vue, dans un coin, enfin : on s'est souri, on l'a soupesée, abdo bandés, boudiou la bougresse était bien lourde, on s'est souri puis on a carrément rigolé, ça promettait d'être pratique dans le bus et le RER bourré jusqu'à la gueule, et sur le pont de Choisy pour rentrer à la maison, une poêle à marrons ! Elle s'en est bien sortie mais se bavait dessus de rire le lendemain en me racontant son parcours du combattant poele à l'épaule au milieu des voyageurs un peu inquiets, elle peut être fofolle par moments et c'est d'autant plus délicieux qu'elle ne s'en rend pas compte.

Aujourd'hui dans l'âtre y'a des chenêts tout neufs, et juste à côté de la cheminée une poêle immense qui pèse un âne. On y cuit chaque hiver des marrons qu'on a laissé tremper, puis fendus à la pointe du couteau. Pour mes filles, l'hiver quand elles seront grandes ça sentira ça ... les châtaignes, la braise, les doigts et la langue brûlés de gourmandise, le crépitement des bûches et cet infime sifflement que l'appel d'air produit sous la porte de la salle à manger.

"Chaaaaaaaud les marrrrrrrrrronnnnnnnnns !"
"Ouaaaaaaais on arrriiiiiiiiiive !"


Marie-Laetitia GAMBIÉ
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Marilé 06/11/2008 08:46

Marie-Catherine > oui, et c'est tout un art de faire juste assez cramer mais point trop !

Marie-Catherine 26/10/2008 17:41

Mmmm que ça sent bon pour moi un certain hiver cévenol. Ethnographe en herbe, j'allais de ferme en ferme, compter les trous dans les poêles à châtaignes. Y en a plus d'un qui s'est gratté la tête en écoutant ma requête, et heureusement que j'avais le meilleur journalier du coin comme répondant. Mais une fois la porte ouverte, la poêle en main, ne restait plus qu'à tester si les trous étaient en nombre adéquat...
Arh, tu racontes tellement bien que me voilà qui m'épanche.
Longue vie à tous les bons souvenirs de châtaignes !

Marie-Laetitia 21/10/2008 15:26

Marie > viiiiiiii !!!!!

Kiki > tout pareil, les têtes de ratons laveurs gourmands !

marie 21/10/2008 15:23

tu veux dire une de ces poeles en fonte avec des trous qu'on met direct sur la braise ?

Kiki 21/10/2008 15:18

Et après la séance marrons on avait les doigts et la figure tout "mâchurés" comme disait ma grand-mère, le noir de fumée nous dessinait des tronches de mineurs de fond, on avait les joues rougies par les flammes, les yeux pétillants comme la piquette nouvelle et on regardait la poêle à trous refroidir en mille jolies volutes de vapeur par la fenêtre... Merci pour la remontée de souvenirs, miss Léti!