Jeux de chiens, jeux de vilains.

Publié le par Marie Rennard

 


 

Les oiseaux m’ont réveillée bien avant six heures. J’ouvre les yeux sur un plafond inconnu. A la seconde suivante, j’ai sauté dans mon jean et ouvert largement la fenêtre de mon nouvel appartement, niché au premier étage d’un immeuble en vieilles pierres des faubourgs. L’air chargé des lilas de juin qui foisonnent derrière la haute clôture du couvent lisse sur ma joue le pli de l’oreiller.

La rue est déserte. Le chant de paix des nonnes dans la chapelle aux vitraux orangés s’empare de la rue étroite et monte droit vers le carré de ciel bleu à l’aplomb des hauts murs. L’éclat scintillant d’un avion trace au dessus du château, d’Est en Ouest, la route blanche du voyage des autres.

Je sors d’un carton, soigneusement isolé la veille, le nécessaire à l’indispensable café et retourne à mon poste d’observation nantie d’une tasse en fer fumante. L’appui décrépit de la fenêtre, juste assez large pour que je m’y installe confortablement, m’offre une perspective plongeante sur la rue sans trottoirs. Un homme s’avance à petits pas, quadragénaire osseux qui précède un chien à son image. Maigre et de poil rare et roux, lui aussi, mais sans lunettes. Ils cheminent lentement sans lever la tête, et avec un bel ensemble font halte au pied des marches sur lesquelles s’ouvre la vieille porte en bois de l’immeuble. Le chien tourne le dos au mur et s’installe, tête basse,  pattes postérieures largement écartées, se crispant dans son matinal effort de défécation. L’odeur nauséabonde monte immédiatement jusqu’à moi, pervertissant le mélange délicat de l’arôme café-lilas. L’homme jette, par dessus ses lunettes, un coup d’œil furtif alentour et poursuit sa route sur un « Viens Virgile » (peste ! le monsieur à des lettres) en négligeant le plus élémentaire des gestes citoyens. Ni vu ni connu, pas vu pas pris.

Je  hausse les épaules, referme la fenêtre et m’attèle vigoureusement au déballage méthodique des cartons pour retrouver les vis des meubles. Quand, aux alentours de huit heures, une fringale de croissants me pousse à explorer le quartier à la recherche d’une boulangerie, j’ai retrouvé enfin les vis manquantes et oublié la scène du réveil. Dans l’enthousiasme de ma première promenade dans ce petit bout de moyen-âge, je dévale l’étage, pousse la lourde porte à toute volée et  glisse sur la merde gluante posée là au coin des marches, m’envolant dans une chorégraphie qui fait se tordre de rire un gamin en route pour l’école,  plié sous le poids de son cartable.

J’étouffe le juron de circonstance pour ne pas choquer le marmot, essuie, prise de nausée,  mes pieds sur une touffe d’herbe qui pousse dans une faille du mur, et pars en quête d’un petit déjeuner reconstituant.

La boulangerie n’est pas loin, encastrée dans l’épais mur du rempart, et tenue par une sorcière noire et sèche comme un pain de seigle. Handicapée par des ongles bleus démesurément longs, elle ramasse mes pièces sur le comptoir et les glisse sous la paume de sa main jusqu’au tiroir en me gratifiant d’un sourire marron.

De retour dans la cuisine, je pose les croissants sur un carton, fouille le capharnaüm qui m’entoure à la recherche d’un seau, et redescends l’étage pour laver les marches en grognant.

A la fin de la journée, l’appartement est à peu près habitable. Je m’offre une demi-heure de délassement sous la douche qui fuit, grelotte à la recherche des serviettes de toilette disparues, et de guerre lasse me sèche dans un drap avant de m’installer sous la couette nantie d’un « vicomte de Bragelonne » qui doit peser dans les trois kilos. Je n’ai pas osé le ranger sur les chétives étagères du locataire précédent.

Mon deuxième réveil dans cet appartement est identique au premier. Mêmes stridulations des oiseaux, même musique dans la chapelle, même pause à la fenêtre, même scène du même homme au chien.

J’ose à peine le confesser, mais je suis en train de prendre des habitudes. Le même gamin qu’hier a pu de nouveau assister au spectacle improvisé de l’envol gracieux sur merde de chien. Ces acrobaties matinales répétées vont rapidement devenir éprouvantes, il faut absolument que je réagisse si je ne veux pas vieillir prématurément.

Aux petites heures de mon troisième matin, je ramène à mon poste d’observation un seau d’eau avec ma tasse en fer. Pas question de glisser encore une fois. Dès qu’ils seront repartis, hop, de ma fenêtre, je jette le seau d’eau et le tour est joué.

Les voilà qui s’avancent à petits pas de vieux, et rejouent la scène si bien réglée de la pause caca, les halètements du chien alternant avec les encouragements du maître. La rue encore une fois est déserte.

Les chants des nonnes se sont tus, et je me sens d’irrésistibles fourmillements dans les mains. On dit que le Diable n’est jamais très loin de Dieu. C’est sans doute une force maligne qui guide maintenant mes gestes et Notre Seigneur à Tous, malgré sa proche concession, a dû lever sa main de dessus moi. Je descends sans bruit de l’appui de ma fenêtre, et les dix litres d’eau glacée touchent leur cible au moment où le chien va soupirer d’aisance.

Le hurlement du clebs se superpose aux jurons du maître. Un peu en retrait, dissimulée par l’angle du volet,  je contemple les effets de la rage qui défigure le cynophile trempé et je souris en refermant la fenêtre. Cette fois, ce n’est pas moi qui donne dans le happening. Mais après tout, pas vu, pas pris !

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article

thierry 22/09/2008 12:46

sympa l'illustration !!

magali 20/09/2008 20:14

et un petit dessin pour illustrer tout ça...

Chris 20/09/2008 18:27

Tu sais Marie, tu devrais songer à te reconvertir. Laisser tomber les traducs, les dicos et autres: t'es vachement plus douée pour la voltige. Bon, j'ai honte, j'aurai pas dû mais j'ai bien ri. Quand aux maîtres indélicats voire carrément grossiers, mon beau-papa en avait un dans son immeuble. Son chien faisait tous les matins ses besoins sur le paillasson de mes bo-parents parce qu'il trouvait porte close en bas. Son maître était trop fainéant pour descendre deux étages lui ouvrir la foutue porte. Une fois, deux fois, mon beau-père n'est point trop du genre patient. Il monte claironner son voisin. Mais rien n'y fait. Alors un jour, il prends la pelle et la balayette, ramasse l'objet du délit, monte un étage, sonne et quand le type ouvre il balance la cargaison dans son entrée. Ce fut comme ton seau d'eau: radical. :)

Morena 20/09/2008 09:47

Jussif, c'est aussi le terme qui m'est venu à l'esprit, Mariléti ! :))

Sinon, bonjouuuuuuuuuuuuuuuuuuuuur les filles !!!

Marie-Laetitia 18/09/2008 11:42

des lettres .... penses-tu ! quand t'achetes une clebs de race le bon eleveur te file une liste de "prénoms de l'année" ... quand j'ai eu mon speed-sur-pattes c'était l'année des "R" ... le croiras-tu Lulu, dans la liste y'avait Rommel. Juré craché.