Le ciel s’étouffe, bleuit. L’air alourdi se fend comme une pâte et se referme de même, poussant sur toute chose. Il cloue les insectes au sol,
éreinte les arbres. Ecrasés sous leur poids, les nuages cèdent enfin. Une goutte chasse l’autre. Le crissement agaçant des essuie-glaces : il faudra changer ce balai. Devant et après moi la
route s’efface. Ca tambourine à mille doigts sur la tôle. Les marques blanches s'estompent, la voiture s’agrippe au torrent crépitant, la route se hérisse. Avec l'espace, le
temps disparaît. Entre rien et rien on est au milieu de nulle part, à peine si on se sent avancer, bercé, noyé, en bulle. Le soleil devient une idée ! Il lui faudrait trop
d'énergie pour trouer ça.
A valser inégales dans les bras de l’ennui on finit toutes obèses d’un chagrin militant. Un deux trois, un deux trois, j’y vais, dis ? J’y vais
pas, ou bien j’irai peut-être, si la confiance me vient comme la moutarde au nez, comme le mou tard honni, comme la peur au ventre et le frais dans le vent.
A valser inégales dans les bras d’autres vies, on oublie nos envies et nos dévies d’avant, quand on avait des couettes et des souliers vernis,
quand on rêvait de cirque et de tambours qui roulent pour nous dire attention à la péripétie. On s’écarte, inégales, des bras de nos envies pour finir sur le banc d’un espace public où y’a plus
rien de nous, que des esquisses floues aux nuages du temps, qui dessinent à peine des destins écartés, des conditions passées, ratées –définitivement, d’un aurait pu, peut-être, ou bien alors
demain, quand on aura des dents.
par Marie Rennard
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