"Maman, tu pourras venir avec moi à la vouariderie ?"
Je suis déjà dans la cuisine, la tête dans le réfrigérateur pour faire un -très - bref inventaire du vide sidéral qui l'occupe ... ce sera donc
purée rose (mousline - jambon mixé). Je retire la tête du fridge, et exprime mon incompréhentude manifeste par un laconique "GNE ? PARDON ?" tout en me dirigeant vers l'armoire
placard. C'est foutu pour la mousline, y'a pu de lait. Bon, voyons le congélo ...
"Maman, tu pourras venir avec moi à la vouariderie S'IL TE PLAIT ?"
Ah oui c'est bien ça : c'est pas mes oreilles, c'est sa bouche. Je délaisse donc un instant ma recherche de menu et passe la tête par la porte de la cuisine.
Aux lèvres un sourire à faire fondre un Philibert Globule constipé, Mathilde me regarde pleine d'espoir, assise par terre, tirant sur ses lacets emmêlés et double-noués par la main agacée d'une ATSEM prévoyante lasse de les lui refaire douze fois par récré, lunettes de guingois et cheveux en pétards, sa cagoule juste à côté d'elle.
Tout en m'agenouillant devant elle pour lui ôter ses super chaussures vernies (quelle idée il a eu, le Viking, de lui acheter ces trucs à lacets alors qu'elle sait pas les faire, j'vous jure) double, triple, quadruple-nouées, je m'enquiers plus explicitement :
"Zouzou, je sais pas si je suis bouchée ou si tu as mal compris un mot mais je comprends pas ta phrase. Tu veux que je t'accompagne OU ???"
Elle fronce les sourcils, contrariée, et un peu concentrée aussi. Elle essaye de se rappeler la phrase de la maîtresse.
"Ben tu sais, la vouariderie ! (mimique débile de la mère qui n'a toujours rien compris ....) .... Tu sais !!! Là où on va avec l'école pour apprendre à planter des petites graines qui font des plantes".
"Jardinerie ! comme jardin ! Jardinerie mon bébé, jar-di-ne-rie"
"Oui oui, jardinerie, je sais l'dire-euh"
"Ah non moi c'est pas Oui-oui, c'est maman"
Private joke, elle est toujours morte de rire ..."Ben non je pourrai pas t'accompagner mon coeur, je bosse moi vendredi ..."
Elle se ferme complètement ma ptite huître boudeuse.
"Eh ben Fabian sa maman, ELLE, elle vient toujours quand on va dans des activités ! et même la maman d'Arman !"
"Oui je sais, même que tu m'as dit qu'Arman il fait encore plus de bêtises quand sa mère est là ... mais c'est parce qu'elles, elles restent dans leur maison, elles travaillent pas comme moi, dans un bureau, tu vois ? Elles s'occupent de leur maison, parce que ... parce qu'elles ont choisi ça, et puis parce que leur mari il gagne sûrement beaucoup d'argent, et puis ... "
Je suis un peu à court, je n'ai pas envie de glisser des idées dans sa petite tête, mais y'en a déjà !
"Et pourquoi tu fais pas pareil toi ? en plus t'as un super ordinateur tu pourrais travailler dessus ? Et puis papa il gagne plein d'argent ! Ce serait drôlement bien !"
"Ben moi j'ai pas très envie tu vois ma grenouille, de rester à la maison, c'est pas trop mon truc, il faut vraiment avoir plein de sous et très très envie pour le faire"
"C'est même pas vrai ! la maman de Fabian elle a pas plein de sous, même que tu lui en donnes tous les mois ! et quand même elle travaille pas !"
"Ah mon coeur des fois les gens ils choisissent pas de ne pas travailler tu sais ... la maman de Fabian elle aimerait bien travailler je crois mais elle trouve pas de travail, alors comme elle te garde tous les soirs je lui donne des sous tu vois, mais c'est pas beaucoup c'est pas un vrai travail de tout le temps"
"Pourquoi ?"
A ce stade de la conversation, je me rappelle soudainement que je dois préparer le dîner et je fuis lâchement dans ma cuisine, poursuivie par un "Hein dis, pourquoi ?" très très insistant.
"Parce que ... parce que ... " Je voudrais lui expliquer tout plein de choses, là, tout de suite, mais je dois faire attention à tellement de trucs ! Au fait que la maman de Fabian est mon amie, qui me la récupère tous les soirs à l'école, et que tout ce que je vais dire risque de lui être répété tel que compris, donc passé au crible des interprétations enfantines, à l'image qu'elle a déjà dans sa petite tête de la femme qui-reste-au-foyer et de l'homme qui-rapporte-les-pepetes ... Ouille ouille ouille que c'est compliqué. Je botte en touche pour ce soir.
"Eh tu sais quoi ? on va faire des crêpes !"
"OUUUUAAAAAAIS !"
Ouais ... seulement j'ai toujours po d'lait ...
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