Elle est souvent absente, endormie, épuisée. Lorsqu'elle se réveille enfin, je manifeste ma présence et elle m'envoie un baiser, je tends ma joue, elle en dépose un autre, puis un troisième, un
quatrième, petite frénésie de tendresse comme une corde lancée depuis le fond de sa conscience. Puis elle me dit je vous aime bien, vous, vous vous appelez comment? Je lui réponds
Kiki. Elle secoue la tête mais, c'est pas un nom, ça! Et invariablement je continue, non, c'est mon surnom, celui que tu m'as donné quand j'étais petite, Mamie! L'autre
fois, ma langue a tristement fourché vers la vérité, j'ai dit momie au lieu de Mamie. Elle, bien sûr, n'a rien remarqué. Depuis belle lurette, elle ne sait plus où elle est, Alzheimer a fait
bombance de sa mémoire, il n'en reste qu'une toute petite frange étroite, l'après de la première guerre, les années 20, les années 30, des morceaux de jeunesse dans lesquels elle se reconnaît, se
voit encore, oh, pas longtemps, quelques minutes dans la journée puis ses yeux referment leur émeraude et sa tête choit sur l'oreiller, elle cherche l'air, tousse, se recroqueville, déjà
repartie. Elle parle très peu et seulement lorsque l'on arrive à frôler ce territoire fragile où ces quelques souvenirs vivaces gisent encore, neurones Robinson sur l'île déserte de sa mémoire.
Ils sont bien peu, piteux, en charpie, comiquement déboussolés, quelques étincelles, SOS de pacotille d'une existence à la dérive. J'ai trouvé un moyen de les faire revenir, de faire parfois, une
micro seconde, s'allumer son regard perdu, j'aime ces instants où la porte s'entrebâille légèrement avant de claquer furieusement. C'est, comme si, l'espace de rien, je la revoyais, comme si nos
regards enfin se croisaient, comme si, durant ce tout petit moment immense, elle me voyait. Je pose l'ordinateur sur la table devant elle, elle en a pris l'habitude et ne s'étonne plus. Parfois
même, elle effleure les touches mais à peine. Je fais alors apparaître sur l'écran une photo précieuse de ces années enfuies et je l'observe en train de scruter le grand écran lumineux. Souvent
elle n'a aucune réaction puis, parfois, mirage hésitant, son doigt se tend vers la silhouette qui émerge du passé, elle cherche, c'est dur, puis elle sourit, prononce un nom, de personne, de
lieu, des mots sans suite, incompréhensibles pour qui ne connaît pas l'histoire familiale, on entrevoit la perle brillante d'un souvenir puis l'huître du temps se referme, c'est déjà fini.
C'était beau. Enfin, presque. L'autre jour, chez elle, j'ai retrouvé un paquet souvenir d'un voyage dans le nord. Des clichés d'une mer dont l'eau trop froide la faisait grimacer et des cartes
postales du S/S Liberté (51 840 tonneaux), ligne Le Havre, Souhampton, New-York. Je me suis amusée à faire ce petit montage rigolo et lui ai présenté. Elle n'a rien dit, contemplant vaguement
l'écran. De longues minutes silencieuses. Puis: l'eau était froide...Mais ils sont où les autres? Y'avait pas de bateau! M'accrochant à cette lueur, j'ai tenté de relancer la
"conversation" en plaisantant un peu mais si, rappelle-toi, c'est le jour où tu es sortie trop vite de dessous l'eau quand le Titanic arrivait, tu t'es cognée la tête dessus tellement fort
qu'il s'est cassé et a coulé! D'un coup j'ai croisé son regard en perdition et j'ai eu peur d'avoir exagéré, d'avoir trop sollicité cette mémoire si fragile qui avait oublié jusqu'aux choses
les plus simples, les plus évidentes, comment marcher, comment manger, comment sourire... J'ai replié mon matériel, un peu confuse, et tenté de caler sa tête qui dodelinait dans le vide. Elle
allait sûrement se rendormir. Je m'apprêtais à m'installer dans le fauteuil près de son lit pour lire un moment lorsque, soudain, elle s'est redressée vivement en disant mais oui, j'ai eu un
mal de chien! C'était le jour où... Le reste de l'épopée s'est noyé dans le sommeil qui la gagnait mais j'ai vu longtemps bouger ses lèvres et l'ombre d'un sourire s'y dessiner. Une petite
porte s'était ouverte, je l'imaginais en train de se balader sur le seuil, un moment, entre ici et hier...
"Je ne savais pas que cela pouvait faire aussi mal. Je ne l'avais pas vu venir. Un grand coup. Le crâne en feu, je perdis la vision...", j'ai souri de ce télescopage involontaire entre mon naufrage-coup de tête du Titanic et le début du livre que j'avais choisi pour lire à ses côtés, ce jour-là: Contes des années folles de Stéphane Koechlin et Sophie K. Je suis arrivée à ce livre via le site Strictement Confidentiel où le frère et la soeur officient en compagnie d'une pléiade d'autres brillants et passionnés intervenants. J'aime beaucoup le travail de Sophie et sa façon d'animer les commentaires du site et j'ai eu envie d'en découvrir un peu plus d'où amazon, commande, délai, réception du livre, pile des lectures en attente, temps qui passe et puis, un jour, arrive le moment où on va lire celui-là et pas un autre, peut-être ce lien inattendu, années folles en écho à ce bout de mémoire éclopée de ma grand-mère, j'ai emporté l'ouvrage avec le photo-montage et j'ai commencé à le lire dans la pénombre douce et le ronronnement diffus de la maison de retraite, cadence fin de vie, no way out, sombre nostalgie et l'éclaircie d'un immense patio circulaire rempli d'arbres et de fleurs. L'endroit et les circonstances d'une lecture finissent sûrement par imprégner les lignes que l'on lit, par y déteindre légèrement, puissamment parfois. "Mes" contes des années folles seront toujours baignés d'inéluctable mélancolie et de l'éclat précieux de ce sourire trop rare perdu dans un sommeil bavard. Stéphane Koechlin a écrit quatre contes que viennent ponctuer les illustrations de Sophie K.: récits et dessins nous baladent dans l'Amérique de l'entre deux guerres, celle du cinéma muet, de la Bible, de la prohibition et de la construction de l'Empire State Building, celle des grands destins et des rêves qui s'écroulent. Cette partition à quatre mains pour mots et pinceaux siffle la mélodie des petites histoires perdues dans la Grande, celle de John Barleycorn, acteur comique des films de Mack Sennett et Chaplin, amoureux sans espoir de la grande star Mabel Normand, étoile muette et filante qui finira tristement sa vie, malade et oubliée, celle du jeune professeur John de Salem qui défend la théorie de Darwin dans un bled paumé du Tennessee face aux lecteurs bornés de la Bible, celle de Louis Bronstein, le fugitif, vendeur d'alcool frelaté, qui voulait faire de sa fille une star du music hall, celle de cet ouvrier italien anarchiste qui participe à la construction de l'Empire State Buiding avec l'intention de le détruire et qui ne le quittera plus jusqu'à sa mort... Dans les phrases de Stéphane et les tableaux de Sophie, tout ce petit monde s'agite joliment, lutte pour se dessiner une vie à la hauteur, avec des couleurs et de la réussite mais, comme souvent, au bout de ces histoires pleines d'espoir pointent l'oubli, l'échec, le renoncement, la tragédie, la mort. Les paragraphes et les dessins du duo d'auteurs se font écho, musique douce et soignée des phrases et des traits, précision du récit et des gestes et puis, soudain, sous la surface des mots et la peinture sage, le bruit des bombes et des coeurs qui explosent, les regards tristes dans les couleurs qui claquent... Stéphane Koechlin et Sophie K. ont écrit un ouvrage élégant et captivant, beau comme un film des années folles dont les trépidations muettes font naître des éclats de rire qui finissent plantés dans les coeurs, y propageant cette maladie douce-amère qu'on appelle nostalgie...
John Barleycorn, le héros du premier conte, désabusé et usé par son expérience américaine, finit par rentrer en Europe. Sur le pont du Queen Mary, il dit à sa jolie voisine: "...je n'ai plus rien à faire aux Etats-Unis. L'Europe va, je l'espère, m'apporter le bonheur." Et, sur la coque du S/S Liberté, moi aussi, j'espère juste que la tête cognée de ma grand-mère a rapporté quelques images de bonheur... A son réveil, elle a oublié la photographie. Les aides-soignantes s'activent à l'extérieur, c'est l'heure du goûter, elles branchent la radio, l'Amérique, l'Amérique, si c'est un rêve... Lisez les contes des années folles, vous le saurez!
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