Extrait de l'Intermédiaire Chercheurs Curieux, année 1908, semestre 1.
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J'ai introduit il y a quelques jours ma réflexion à propos de Savitzkaya, et je vous ai promis que nous nous pencherions un peu plus en détail sur certains de ses bouquins. Oh, je vous ferais bien un commentaire détaillé sur chacun d'entre eux, mais on nuit à vouloir trop faire… Et puis, la place du lecteur est belle, fort belle, je n'ai pas l'intention de vous en priver. C'est d'autant plus vrai quand l'écriture l'est, fort belle.
Un jeune homme trop gros est une biographie fantasmée d'Elvis Presley. Celui-ci n'est jamais cité mais il apparaît en dédicace. En déroulant ce récit, quasi entièrement rédigé au futur, nous suivrons l'idole, de l'étoile montante à la chute, au travers non d'événements mais de tableaux arrêtés sur la vie de cet amateur de lait et de guimauve.
Ce futur utilisé comme tel, va renforcer encore un effet spirale ; rien n'est raconté, mais nous verrons que c'est rarement le cas chez Savitzkaya mais l'écriture se déroule et s'enroule autour
de cette vie étrange.
Des événements surgissent, quelques scènes sont décrites mais si peu. Des personnages secondaires, des femmes, la mère du jeune homme, semblent apparaître puis disparaître à nouveau dans un brouillard épais et collant.
Fascinant, presqu'envoûtant – et l'effet de répétitions continuelles et de circonvolutions autour du sujet n'y est pas pour peu – ce texte est d'une cruauté, d'un cynisme implacable.
L'impression dominante est l'écœurement, bien loin à mon avis de la tendresse que certains ont pu y voir. C'est clairement un texte "Âmes sensibles s'abstenir", mais il faut avouer que le talent est rarement dans les sensibleries.
Ce livre est paru aux éditions de Minuit en 1978. Ce n'est donc pas vraiment de l'actualité littéraire que je vous propose ici. Non, non. C'est un livre génial au sens propre. Si vous ne l'avez
pas lu, vous avez déjà trente ans de retard, mais ce n'est pas une raison pour vous en abstenir.
Le garçon chantera les chansons les plus cruelles, ses plus belles chansons. Il sera debout sur la scène, les jambes écartées, les cheveux fous sur ses yeux, chaussé de souliers blancs et
vêtu de noir. Comme un fantôme, levant les bras, ondulant, frémissant. Comme un lézard dans le feu. Comme une salamandre. Et, serpent noir, il ne chantera que pour lui, dans le
silence.
Il ne se vêtira que de soies, que de peaux. Il deviendra un animal étrange parcourant les zones d'ombre et les champs de lumière, se déplaçant lentement de gauche à droite, d'avant en arrière.
Parfois, il semblera un pantin, d'autres fois un monstre lumineux et
sombre dévorant la lumière d'autrui, tapi dans l'ombre grise à laquelle il se confondra toujours. Il ne sera présent que par sa bouche.
Eugène Savitzkaya, Un jeune homme trop gros, Les Editions de Minuit, 1978, p47.
Sur le grand tableau noir, chiffres et lettres dansent, destinations et provenances s’affichent bruyamment, puis y’a aussi les heures de départ
et d’arrivée avec leurs minutes minutieuses qui remettent un peu d’ordre dans la friche de mon attente, ta venue prochaine est providence mais le train de Lausanne est annoncé avec du retard,
faut que je me rende à l’évidence, j’ai du temps à tuer, avant toi. Je décide d’aller l’exécuter au Relay H-10 minutes où traînent des valises de gens aux yeux pressés et de grands sacs en toile
d’ennui, y’a des tonnes de magazines et quelques livres avec des mots dedans, je fonce au rayon des sucreries où y’a aussi des maux, de dents. Tic Tac, une boîte. Anis. Je suce.
Pour Nice, c’est par où ? Politesse en sus, une vieille, presque chauve, secoue ma manche mauve. J’ai envie de l’envoyer balader. Z’avez qu’à suivre les mouettes ! Le
flou triste de son regard la sauve. Tic Tac, mon temps, je le gracie, quitte à le tuer, autant le perdre avec elle. A petits pas comptés, elle me suit jusqu’au bon quai, je cherche la voiture, la
place, l’installe. Je lui dis au revoir, à peine si elle répond, déjà occupée ailleurs. Vieille taupe, si tu crois que je vais te filer un de mes Tic Tac ! Je redescends de son train, un œil
sur le moniteur, celui que j’attends n’a pas rattrapé son retard, je reprends ma course dans les rayonnages du Relay 4X100 mots. Tic Tac. C’est un livre à la couverture d’ombre qui attire mon
regard. Mon cœur fait comme un petit bruit en le voyant. Tic Tac. Police comique des caractères, titre qui me parle, personnages dessinés sur la couv’, mi fées mi freaks, un petit
rectangle de sombre féerie posé entre les succès : cinquante Musso qui tendent leurs museaux et la Lévy pile qui, haut, lévite. Je l’évite et tend la main vers l’ouvrage solitaire, pirate en
lettres blanches, qui a hissé son petit drapeau Renoir au milieu des grandes gagneuses. La mécanique du cœur de Mathias Malzieu. Tic Tac. Je l’ouvre. Et l’incipit précipite mon envie. Dès les
premières lignes, de la belle écriture, faiseuse d’images et d’histoires, avec une petite touche canaille et onirique, pile comme j’aime. Cela raconte la vie de Jack qui naît à Édimbourg, un jour
tellement froid de 1874 que son cœur gèle dans sa poitrine. La gentille demi-sorcière qui vient d’accoucher sa mère le lui remplace dare-dare par une horloge. Tic Tac fera Jack dorénavant. Mais
ce petit montage est bien fragile. Il faudra qu’il apprenne à se garder des trop grandes émotions de la vie qui risquent de perturber dangereusement le mécanisme improbable. Jack, attention à
l’Amour qui fait battre les cœurs tempo trop fort ! Vendu ! Je passe en caisse. Tic Tac fait ma blue carte. Je retourne m’asseoir sur les plastoc sièges en bout de quai. Il y a
beaucoup de vent et bien trop de bruit. J’entends plus le Tic Tac. Pas le bon moment pour lire. Alors je regarde la gare, les gens, les gens hagards : de jolies trognes, plein de pommes, des
grandes lignes, des chemins à faire, des regards, des retards, des souvenirs, des sourires, cet air lourd sur le fil léger du jour, beaucoup de crasse, de la grâce parfois, des sosies, des mains
saisies, des os lents, des corps pressés et beaucoup de pigeons… Les gares sont des romans. J’empoche le mien. Je le lirai après. Bombe à retardement, Tic Tac, que j’amorcerai plus tard, histoire
d’en bien savourer les morceaux, tempo piano. Faut savoir se glisser doucement dans ces pages poétiques à la praline, entre deux-trois douceurs fleur bleue et des douleurs d’enfants miséreux, de
putes frigorifiées et de vies bricolées, on y croise même Méliès, l’inventeur du cinéma, et l’autre Jack, le sinistre éventreur, un hamster nommé Cunnilingus et une petite chanteuse de flamenco
complètement biglouf, un pigeon voyageur et les beautés d’Andalousie que l’on devine, planquées sous la mantille des lignes. Et puis l’on y croise aussi l’Amour. Tic Tac. Aïe, le cœur de Jack
va-t-il résister ? Le nôtre s’emballe joliment. Tic Tac. On s’attendrit, tous freaks de l’Amour que nous sommes, joyeuse équipée d’handicapés du sentiment. Mais, chut, faut lire
maintenant. C’est un joli conte. Oui, joli.
Tu arrives enfin, je t’offre un sourire, un Tic Tac anis et un petit bout de mon bouquin, pour le goût :
« Son cou est saupoudré de grains de beauté minuscules, constellation descendant jusqu’à ses seins. Je deviens l’astronome de sa peau, fourre mon nez dans ses étoiles. Sa bouche entrouverte me fait loucher, j’ai des bulles dans le sang et des éclairs entre les cuisses. Je l’effleure de toutes mes forces, elle m’est fleur de toutes les siennes. De ses mains coule une douce électricité. Je m’approche encore. »
Mathias Malzieu, La mécanique du cœur, Flammarion, 2007, p 114.
J’habite un petit village, d’environ mille âmes. J’y ai vécu avec mes parents, puis je l’ai quitté, plusieurs fois, pour finalement m’y installer avec homme et enfants. Ils s’y plaisent, les enfants, dans cette paroisse de mille habitants. Les vieux les apostrophent d’un « T’es à qui, toi ? », le même que j’entendais à leur âge. Il y a un club de football, auquel l’aîné a adhéré. Comme mon village a le dos collé à la montagne et les pieds dans le lac, l’hiver on skie et l’été, on se baigne. On pêche un peu aussi, on cueille des champignons.
Si je cherche mes mômes, sortis jouer, nul besoin de téléphone portable. Une simple interrogation aux voisins suffit à me renseigner : « J’ai vu ton gamin avec celui du menuisier, ils tapaient le ballon près de la scierie ». La moindre bêtise m’est relatée, dès que je pose un pied au commerce du bled : « Dis donc, je ne voudrais pas t’inquiéter, mais ton petit a traversé la route sans regarder l’autre jour, ça m’a retourné le cœur », « Ton grand a acheté une canette de Red Bull vendredi, et il la planquait sous sa veste ».
J’apprends malgré moi, durant les matchs de foot junior, les histoires de cul, les problèmes d’argent, les maladies et autres joyeusetés de mes concitoyens.
Tout finit par se savoir, dans les petits villages. Même ce qu’on voudrait garder pour soi.
Dans chaque bled comme le mien, vivent des Christiane, des Gigi, des Marie-Thé, des Michel, des Popaul et des Jean-Jean. Des gens qu’on connaît depuis toujours, héritiers de quelques anecdotes
qui vous collent à la peau : la mémoire villageoise est éternelle. Des souvenirs un peu gênants comme la première biture, des histoires de cœur qu’on préférerait effacer, ou tout du moins taire à
la femme de votre ex. Elle ne vous pardonnera pas la pelle roulée à son mari il y a plus de vingt ans. Dorénavant, elle ne répondra plus à votre « Salut ! » C’est ainsi. Et lui n’osera plus vous
saluer non plus, de peur d’essuyer les foudres de son épouse. Il se contentera de hocher discrètement la tête dans votre direction, gage de sympathie à votre égard et de soumission à la patronne.
Néanmoins, vos enfant et les leurs auront toujours la permission de jouer ensemble : on garde une oreille innocente dans la place, afin d’alimenter les conversations autant que les ventres, le
soir au repas.
J’habite un petit village d’irréductibles, des hommes et des femmes aux principes affirmés par une éducation stricte, défenseurs de valeurs basées sur les dix commandements. Un endroit où l’on
fait encore marcher le commerce local, quitte à payer un peu plus. Ici, on se dépanne, on se serre les coudes autant qu’on s’observe et se juge. Ici, se sont noués des liens solides, calcifiés
par des années de vie commune. Ici, la solitude, ça n’existe pas. Nous habitons un petit village.
"Salomé-Aaaaaaaaaaannnnnnnne !!!! Salomé-Aaaaaaannnnne !!!!! Attrape z'y moi un vingt minutes faut que j'retapissais !" Vlan que je t'ouvre le
sac-besace aux couleurs de la starac en écrabouillant les coudes pourtant timides de ma quinquagénaire de voisine, que je te sors le fard à paupières VERT et que j'entreprends la remise en état
du siècle. Jamais compris comment elles arrivent à se mettre du crayon entre les cahots du train sur une ligne parfaitement droite.
"Oooaaah maman, c'est pas possible que quand t'étais môme il était encore vivant Desproges ! chanmééééééé .... n'empêche .... 'tain t'es drôlement vieille en fait !"
J'invente rien, j'l'ai entendue dans le RER ce matin celle-là.
"Non mais oh, la mouflette, d'où tu causes comme ça à ta mère ? Elle est vulgos et a cause pas français mais un peu
d'respect quand même bordel, ça pourrait être tammm...."
Ben non, pensez bien, j'ai rien dit...
A bien détailler la matronne, loquetée comme sa fille en plus fluo, je me suis aperçue qu'elle me faisait l'effet d'une gamine et je m'ai pris un sale coup de vieux derrière la nuque ... Putain
de gosses ....
Ben ouais, quand qu'on était mômes, nous le Desproges on le voyait à la télé dans sa Minute dérisoire dont la verbeuse
acidité manque tant à l'intelligence très relative des actuels humoristes de la vague "cynique". Je comprenais pas tout, mais ce doux dingue à la tronche poupine m'éclatait par son air de ne pas
y toucher et je chopais toujours un mot que je connaissais pas et que mon père mettait deux plombes à m'expliquer, c'était bien chouette.
Alors voilà, en hommage et aussi parce que j'ai un fond de mayo à finir, je lance le "poussin cru sauce melba", sûr qu'il aurait adoré.
A la bonne vôtre !
Et pour l’information du lectorat, je rappelle que ce chat avait depuis un an – a toujours, parce que je suppose que ça lui a pas passé depuis une semaine que je l’ai pas revu, la teigne. Or la teigne, ça se transmet du chat à l’homme, et surtout à la femme qui lui administre bains et pilules, et depuis deux mois je suis la proie de cette saloperie de parasite hyper résistant.
C’était la circonstance atténuante numéro un.
Ensuite j’ajouterai que cette saloperie de bestiole, je cause du chat, a réussi durant l’année où nous avons cohabité lui et moi à niquer complètement mon canapé avec ses griffes, ainsi que les montants de bois de mon lit.
Circonstance atténuante numéro deux.
D’autre part, j’ai pris personne en traître, j’avais prévenu, quand d’aucuns Virgule et Madame Barrachin m’ont forcé la main pour l’adoption, que je ne le prenais que s’il crevait avant le retour à Providence, parce qu’un chat à la cambrousse je veux bien, mais dans un appart, c’est hors de question, même pas un poisson rouge.
Circonstance atténuante numéro trois.
Pendant un an, tous les matins à quatre heures, cette bestiole est venue miauler de mon côté du lit pour que j’aille lui ouvrir. A sa décharge, il m’a toujours remerciée du service d’une sorte de rongourougourou avant de se barrer dans la campagne.
Enfin, je rappelle qu’un chat, si c’est pas complètement con, ça s’adapte très bien à la vie sauvage. Et celui-là est particulièrement pas con. Alors je l’ai emmené en promenade, et même si l’expression peut rappeler des méthodes contestables en usage durant la deuxième guerre mondiale, je vous signale que c’est pas du tout pareil.
La preuve, c’est que je n’ai que de très vagues remords.
Hier, je vous ai promis de vous parler d'un écrivain belge…
J'ai besoin, pour ce faire, de faire un petit préambule à propos de la notion d'écrivain belge. En effet, il n'en va pas du tout de l'écrivain belge comme de l'écrivain français. Instinctivement, tous les lecteurs français savent qu'un écrivain est français dès qu'il l'est, pourquoi, comment, etc.
C'est un peu plus compliqué chez nous – comme d'ailleurs, avec des nuances, dans d'autres régions de la francophonie. Ne serait-ce que parce que pas mal d'écrivains belges écrivent en français
(pas tous), publient en France (idem), ou même, y vivent, en France, centralisation oblige.
Alors, à quoi reconnait-on un écrivain belge ? C'est une vaste question, à laquelle certains ont répondu par le concept de belgitude, auquel je reviendrai très certainement mais qui n'est pas mon propos pour le moment, surtout pas aujourd'hui.
En attendant, Eugène Savitzkaya est bien belge. Il habitait d'ailleurs près de chez moi, dans mon enfance, ce qui n'a absolument aucun intérêt. Ah, c'est pour ça, vous dites-vous… Pas du tout !
N'oubliez pas, s'il vous plaît bien, que le Belgique est si petite qu'on habite tous très près les uns des autres.
Si vous l'avez croisé, lecteurs, c'est sans doute parce qu'il publie aux Editions de Minuit, malgré de fort bonnes publications dans de petites maisons belges, comme L'Atelier de l'Agneau ou le
Fram. Les œuvres de Savitzkaya sont, pour mon plus grand bonheur, nombreuses et variées, et j'ai très envie de vous en faire découvrir quelques unes. (Et comme c'est moi la princesse…). Je ne
peux pas mettre tout dans le même sac, je m'attacherai donc dans les jours qui viennent, à vous parler de plusieurs œuvres, dans le désordre ou plutôt dans un ordre qui m'appartient : Un
jeune homme trop gros, En vie, Exquise Louise, Mongolie Plaine Sale, Cochon Farci et Célébration d'un Mariage improbable et
illimité.
Ce n'est qu'une parcelle, mais déjà tout un programme…
Comme souvent chez les auteurs belges – ça y est, j'y reviens sans le vouloir ou presque – le style est en même temps construction et vocifération. Le rythme est capital. La phrase se fait musique et cri.
Ses thèmes peuvent varier d'Elvis Presley au contexte familial en passant par l'évier de la cuisine ou la danse des abeilles. Mais si.
J'espère de tout cœur vous faire partager mon attrait – sans bornes jusqu'à présent – pour l'écriture d'Eugène Savitzkaya.
Partir.
Comme il y a des hommes-hyènes et des hommes-
panthères, je serais un homme-juif
un homme-cafre
un homme-hindou-de-Calcutta
un homme-de-Harlem-qui-ne-vote-pas
l'homme-famine, l'homme-insulte, l'homme-torture
on pouvait à n'importe quel moment le saisir le rouer
de coups, le tuer - parfaitement le tuer - sans avoir
de compte à rendre à personne sans avoir d'excuses à présenter à personne
un homme-juif
un homme-pogrom
un chiot
un mendigot
mais est-ce qu'on tue le Remords, beau comme la
face de stupeur d'une dame anglaise qui trouverait
dans sa soupière un crâne de Hottentot?
Aimé Césaire.
Extrait du
Cahier d'un Retour
au pays natal
(Présence Africaine éditeur)
Toute mon admiration, Monsieur Césaire...
come home,
i’ll cook for you
a nice pollywog stew
at night
we will go for a ride on my old bicycle
throw stones at mocking birds
smash up water melons
sort ants along the road
watch the moon bend waters
crunch mothes
and then sit on my sill
watch the cross legged night
that’s sitting up the world.
C'est vous qui l'dites ...