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Hep, tu te souviens de moi? Je suis Anousone! Okay, on n'a pas vraiment eu le temps de faire connaissance mais je sais que t'as tremblé devant les photos de moi. Que tu les as jamais oubliées. Qu'elles reviennent parfois se projeter dans ta tête et que tu n'aimes pas vraiment ça. Je te comprends, c'était pas mon meilleur profil, celui par lequel la balle est entrée. Y'avait des traces pas belles, un trou béant, ma petite gueule en ruine, des chairs noircies, arrachées, mâchées et une petite lumière de l'autre côté, par où le projectile est ressorti en emportant une bonne louche de ma cervelle. Brain dead. Direct. J'ai trouvé la mort le nez plongé dans l'herbe tendre de l'aire de stationnement d'une obscure route départementale, un samedi doux de septembre 1995, vers 17h30. Marc s'était garé sous les grands peupliers qui bordent la rivière à la sortie de la ville, un endroit que tu connais par coeur car tes grands-parents possédaient un vieux moulin juste à côté, il faisait beau et le soleil me faisait des clins d'oeil entre les feuilles tremblantes. Comme mes jambes. Ce con-là avait un flingue appuyé contre ma tempe. J'ai juré, pourtant. Juré que je rendrai l'argent. Juré que je rendrai la came. Juré que j'arrangerai tout ça. Juré que je ne le ferai plus. Juré... Bang!
Juré, c'est le titre du livre de Stéphane Koechlin que je m'apprête à lire, ce premier soir. Le bandeau annonce la couleur: "plongée au coeur d'un jury d'Assises". J'avais deux bonnes raisons de m'intéresser à ce roman: j'ai lu, il y a peu, un ouvrage que j'ai beaucoup aimé, signé du même auteur et de son illustre illustratrice sister, miss Sophie K., -voir ici-, et j'ai moi-même été jurée d'Assises, il y a bientôt douze ans, une expérience pénible et durablement marquante. Je n'ai pas eu l'occasion de parler vraiment avec mes collègues juré(e)s à l'époque, d'évoquer les doutes, la peur, l'écoeurement, l'énervement, le détachement, les trop longues périodes d'inattention, le malaise, les désillusions, tous ces sentiments contradictoires qui agitent, pitié, dégoût, curiosité, empathie, rejet, les notes griffonnées pour ne pas croiser les regards trop lourds, les larmes qui coulent, les appels au secours, les pièces à -et, parfois, mon manque de- conviction, les descriptions du légiste... Alors, bien sûr, j'étais très curieuse de lire le témoignage de quelqu'un qui avait été confronté à la même expérience. Je commence ma lecture, impatiente, mais un moustique est entré dans la chambre et me vrombit autour des oreilles. J'essaie de le chasser, il persévère. Je le repère, tente un revers de la main, il s'échappe, revient à l'assaut, indifférent à mes gesticulations. Et zou, un nouvel aller retour sous mon nez lecteur, je le vois s'agiter sous mes lorgnettes, dossard numéro "sang neuf", prêt à l'attaque. Il m'agace, m'empêche de me concentrer, page seize, je referme brutalement le livre, excédée, je dois me débarrasser de l'intrus. Flytox! Et de cette voix qui me trotte dans la tête. Intox?
T'as réalisé, ma jurette, que le Marco, il est déjà certainement dehors depuis un bail?! Et ouais, moi en squelette et lui back sur la sellette, ça me les met quand même un peu... C'était pas vraiment un pote mais on traficotait tranquillo ensemble, j'avais taxé un peu de shit, histoire de me faire une petite cagnotte. Sur son dos, bien sûr, je me doutais qu'il serait pas content mais de là à me coller une balle dans la tête... Il m'a proposé d'aller faire un tour dans un endroit un peu plus tranquille car c'était la fête dans le bled, les rues étaient noires de monde, y'avait manèges et flonflons, des odeurs de friture et la jolie Roselyne, sa femme. Il lui a glissé deux mots à l'oreille, un kiss puis on a mis les voiles. Je préférais m'éloigner de la fête. Toute sa famille était là, les forains, je me disais que je m'en sortirais mieux entre quatre yeux! Mais c'est lui qui a sorti sa pétoire et me l'a mise entre les deux yeux. Bang! Le coup est parti très vite. Lui aussi. Il a abandonné mon corps et est allé trouver le grand chef des forains, le père de Roselyne. Ils lui ont monté un alibi foireux, ont fait disparaître l'arme. Mais il a pas fallu une journée aux flics pour remonter jusqu'à lui, une petite claque et il a tout balancé. Sur ton siège de jurée, tu as pensé "quel con!" en écoutant l'histoire de ses aveux pitoyables. Ne nie pas, j'ai entendu! Et, c'est vrai, tu avais raison. Il suffisait qu'il nie, qu'il n'avoue pas. Certes, quelques témoins l'avaient vu s'éloigner en ma compagnie mais c'est tout, l'arme n'a jamais été retrouvée et mon cadavre seulement le lendemain matin, plus le bel alibi concocté par sa famille. Avec sa gueule d'ange, Brad en plus pitre, son sourire sympathique, ses remords si bien joués, son enfance malheureuse, les larmes de sa jolie petite femme qu'il aimait depuis qu'il avait douze ans, c'était l'acquittement assuré avec ce jury composé principalement de jeunes nanas comme toi, connement romantiques, qui fondaient à l'écoute de leur rencontre dans la cour de récré, à imaginer le jeune Marc s'interposer entre sa mère et les pochtrons violents qu'elle ramenait chez eux, une mère indigne qui le flanquait à la porte en guise de remerciement... Heureusement, l'avocat des parties civiles, mes parents et ma petite soeur, -comme ils me manquent...-, a remis sous vos yeux les photos de moi, mort, nu, la tête explosée, sur ce lit d'hôpital! Il était temps, j'en avais marre de n'entendre parler que de Marc dans ce procès, Marc enfant, Marc amoureux, Marc courageux, Marc ceci, Marc cela. ET MOI? Merde, il m'avait tué quand même, j'avais à peine vingt piges! Mais lui était encore là pour se défendre, pas moi... C'est souvent comme ça, la victime se fond dans la petite mécanique judiciaire, elle n'a pas de visage, rien de tangible, elle n'est pas là, c'est juste un nom, une image vague, lointaine. Les absents ont toujours tort. C'était moi, le moustique, posé page seize de ton bouquin quand tu l'as brutalement refermé...
Pas trouvé de répulsif dans les placards mais je n'entends plus la bestiole. Je me réinstalle pour continuer ma lecture. Marque page, page seize, j'ouvre et découvre le cadavre tout écrabouillé d'Aedes aegypti pile sur cette phrase: c'était aussi comme gravir le Golden Gate de San Francisco: j'avais vu tellement de fois, sur les ondes tremblantes et illusoires de l'écran, cette arche vermeille planer dans l'azur éblouissant que ma première visite me laissa une impression irréelle. Ironie, mon mosquito vient de fournir complaisamment la coloration vermeille et je baigne dans cette même impression irréelle, la voix d'Anousone qui me poursuit, le dézingage involontaire du moustique, les souvenirs de Californie -quelques semaines avant le début du procès, j'étais à San Francisco-, la tache de sang sur la page, -le moustique a donc réussi à me piquer-, et les mots de Stéphane Koechlin en écho au procès de Marc... Tout est différent dans l'affaire évoquée, vécue, par Stéphane. Tout est pareil. C'est la même pièce qui se joue, juste les acteurs qui ont changé, le découpage du scénario, le lieu, l'arme du crime... Cluedo version la vraie vie, un autre morceau de la comédie humaine, le même écho. Le juré numéro 30, Stéphane Koechlin, nous prend par la main pour nous conduire délicatement de son appartement à la salle d'audience et dans le labyrinthe des sentiments, les siens et ceux que l'on étale devant lui jusqu'à l'impudeur, jusqu'au malaise. Parfois on a du mal à suivre le fil de (M)ariane, rendre la justice n'est pas simple. L'auteur montre et démonte avec justesse, précision, humilité, acuité, les rouages d'un procès, les forces, les faiblesses, les non-dits, les maladresses, les injustices aussi. Il décrit particulièrement bien les questions qui agitent le juré, ses états d'âme, ce parcours difficile et perturbant qui culmine, lors de la délibération, avec l'inscription de ces chiffres sur un petit carré de papier: la peine que le juré estime juste, méritée, le montant de cette conviction qu'il a dû se forger "en son âme et conscience", en si peu de temps et avec si peu de préparation...
Allez, je ne vais pas t'embêter plus longtemps. Je sais ce par quoi tu es passée, toi aussi. Je t'ai entendue parler à ma mère dans ce bar. Elle aurait sûrement pas dû venir te voir et t'implorer de punir mon assassin comme il le méritait. L'après-midi qui a suivi dans la salle d'audience, j'ai vu comme tu étais mal à l'aise, comme tu tentais d'éviter les regards entendus et connivents qu'elle te balançait depuis le banc de la partie civile. Tu repensais à ce qu'elle t'avait raconté, leur histoire, notre histoire, le Laos, la fuite, la France, ce havre de paix tant rêvé qui lui prenait si injustement son fils, son mari, un universitaire renommé au Laos qui, ici, vendait des nems sur les marchés dans sa petite camionnette... Y'avait des sanglots dans sa voix. Tu avais serré sa main, longtemps. Puis tu étais revenue dans la salle écouter l'enfance triste de l'assassin de son fils, moi, noyée dans des sentiments contradictoires, remplie de doutes quant à tes capacités de jugement, d'objectivité, te sentant presque coupable mais sans savoir de quoi. Et je sais bien que ta vie n'était pas très drôle non plus, à ce moment-là... Tu n'étais pas toujours avec nous, ton esprit s'envolait, t'essayais de chasser d'autres pensées tristes, t'avais mal au cul, des heures et des heures sans bouger sur cette chaise raide comme la justice, t'aurais voulu te lever, marcher, te dégourdir, t'enfuir. Comme moi. Comme le moustique. Trop tard. La page se tourne. Nous écrase. Nos sentiments, notre sang, séchés, entre les pages, dans le grand herbier, le grand merdier de la vie.
J'ai fini par découvrir la piqûre à la base de mon cou et j'ai pensé à un autre livre, celui de ma copine Marie-Christine Buffat, une autre histoire de meurtre, fictionnelle, celle-là... Puis j'ai replongé dans celui de Stéphane Koechlin. C'est un ouvrage prenant, à la fois chronique judiciaire d'un sordide fait divers -l'assassin poignarde sa deuxième femme, douze années après avoir fait subir le même sort à la première...-, et témoignage juste et documenté du rôle de juré avec, aussi, des passages qui ressemblent à une sorte de journal intime d'un homme que cette inattendue expérience conduit à mettre sa vie en perspective. Cette alternance donne au roman un joli souffle. Et puis, dans les dernières pages, le verdict tombe. La salle d'audience se vide. Le juré reprend le cours de sa vie. Une vie pourtant marquée par cette courte parenthèse. Stéphane Koechlin en a fait un livre. Je laissais derrière moi un mauvais rêve. Je reprenais ma vraie vie, écrit-il à la fin, j'ai eu le même sentiment moi aussi mais j'ai souvent pensé à Anousone et longtemps évité la rue dans laquelle son père stationne sa camionnette, les jours de marché...
Ben dis donc, il t'a pas loupée, le moustique! C'est pas jojo, ce truc purulent que t'as dans le cou. Ma mère avait une préparation pour ça, avec de l'huile de sésame. Tu devrais essayer... Et je crois qu'on devrait arrêter de penser à toute cette histoire, toi comme moi. Comme tu le craignais, Marc joue les caïds depuis sa sortie de taule. Il est revenu, la tête haute, avec son aura d'ex-taulard, il a retrouvé Roselyne, repris un manège. J'ai peur quand je le vois. Je sais que tu y penses toi aussi. Bon, cette fois, je me casse pour de bon et oublie pas, pour la piqûre, hein, l'huile de sésame!
"Avions-nous choisi une peine juste? se demande Stéphane Koechlin puis, un peu plus loin "j'avais été attendri et je n'avais pas vu l'habileté de Fabrice Dubest [l'avocat de la défense]". Même question, même constat de ma part. comme une piqûre qui démange, longtemps, un truc qui ne veut pas guérir, laissera forcément une trace... Je ne sais pas si l'huile est réellement efficace contre les piqûres de moustique, je vous dirai, mais j'ai le sésame pour une lecture prenante, poignante, passionnante et dérangeante: Juré de Stéphane Koechlin. Ce livre a reçu le prix Comte de Monte-Cristo. Prix spécial du...jury, cqfd!
On peut presque toujours tout classer. A fortiori, en littérature, on ne s’en prive pas. Quoi que nous fassions, les catégories nous rattrapent presque toujours. Mais ici, les choses sont juste un peu plus compliquées qu’il n’y paraît…
Bien entendu, on a tous les ingrédients pour faire un bon vieux polar à la Chandler. On a tout d’abord un policier, anti-héros mais bien sympathique tout de même, un peu écrivain, un peu philosophe. On l’appelle Le Conde. C’est aussi un passionné d’Hemingway. Ensuite, on a une disparition (enlèvement, exil volontaire, meurtre ?), et pas n’importe laquelle, la disparition de Rafael Morín Rodríguez, homme d’affaires et politique important, ancien camarade de classe du policier. On a aussi des milieux bien louches. Et pour parfaire le tout, un peu de romance, un peu glauque. Mais Leonardo Padura, c’est pas Chandler.
Puis, on a des souvenirs, l’appel incessant à la mémoire. Pour Le Conde, personnage principal, la mémoire est importante. Ce personnage étrange passe son temps à décortiquer et à analyser son passé. « Qu’est-ce que tu as fait de ta vie, Mario Conde ? se demande-t-il chaque jour. » Dans le récit, l’entrecroisement se fait d’une manière très souple et on passe d’une troisième personne au présent à une première personne au passé. Et de façon un peu étrange, les souvenirs semblent aussi liés à des sensations, l’odeur du cigare, le goût du rhum,... Mais Leonardo Padura, c’est pas Proust.
Et puis, il y a les copains, le Vieux, un sacré commissaire, El Flaco (le maigre) qui est devenu gros, Josefina, la mère de ce dernier, Manolo, et bien d’autres. Les copains, c’est sacré. C’est plus important que tout, une vraie chanson à la Brassens. Mais Leonardo Padura, c’est pas Brassens.
« Passé Parfait » est un bon polar. Mais c’est aussi une analyse précise de la société cubaine des années 70 à 90 et une critique fine du système. Interrogé par la traductrice à ce sujet, l’auteur déclare qu’effectivement, il dénonce un certain modèle du réalisme socialiste, mais que pour pouvoir continuer à vivre à Cuba et à diffuser ses idées, il a au fur et à mesure «serré la vis mais en faisant toujours attention à ne pas casser l’écrou.» Le système est décrit, analysé, commenté. Mais Fidel Castro par exemple n’est absolument jamais ni mentionné ni même évoqué.
« Passé Parfait » ne peut donc être classé dans une catégorie ou dans une autre sans sourciller. S’il s’agit bien
de littérature policière, il y a aussi bien d’autres choses dans ce livre. Et cette appartenance à un genre très prisé n’est pas sans explication. Pour faire passer un message, quel qu’il soit,
encore faut-il être lu.
Leonardo Padura, « Passé Parfait » (Pasado Perfecto), traduit de l’espagnol (Cuba) par Caroline Lepage,
Editions Métailié, 2004, 215 p
J’ai changé de shampoing, de savon, de lessive, surveillé ce que je mangeais, envisagé même, un fugitif instant et la mort dans l’âme, une allergie à mon petit vin blanc vespéral, las, c’était rien de tout ça. C’est finalement un dermato qui a mis le doigt dessus.
Vous faites une allergie au nickel…
You are plaisanting, I assume j’ai dit à la dame.
Mais non mais non, voyez plutôt, sur le ventre, ces lésions, c’est le bouton du jean, et sur les seins, les baleines du soutif, dans le dos, l’attache du même soutif, sur les cuisses, les clous de votre falzar, sur les pieds, les oeillets des baskets…
Oui mais tout ça a commencé dans le cuir chevelu, je vous signale, ce qui invalide votre hypothèse, parce que je mets pas de bonnet à clous.
Ha ? alors vous devez avoir un oreiller bizarre.
Oui mézenfin, c’est plus rouge à ces endroits là, mais c’est rouge partout ?
C’est que les fibres du tissus sont d’excellents conducteurs des molécules de nickel, qui se diffusent toute la journée, et en terrain allergique, on se retrouve vite avec des eczémas purulents,va falloir revoir votre garde robe, ma p’tite dame.
Ben oui, mais non, question budget, hein, vous avez une idée du prix d’un soutif XXL ?
Bon, pour les soutifs, j’y couperai pas, et j’espère qu’on en trouve avec des armatures plastoc. Mais pour les jeans, j’ai passé une bonne partie de ma soirée à les déclouer, arracher les boutons métal pour les remplacer par des en matières moins agressives à ma peau de princesse. Reste les baskets, à neutraliser au vernis à ongles, ou au sparadrap, je vais tester le bouzin. Et pendant les quinze jours à venir me tartiner de cortisone pour calmer cette infernale inflammation.
J’en ai causé hier à Monika, qu’était venue m’apporter une plante qu’on dit verte par erreur, et qui affiche les mêmes teintes que mes tout nouveaux chiottes, mauve et rose.
Ben, qu’elle m’a dit, t’es pas rendue, ça fait quinze ans que je couds des bouts de tissu sur toutes les parties métalliques de mes frusques !
Rigolez pas, c’est pas si rare, ce genre d’allergie. Ma pharmacienne, ma copine, et Ma gali (1), toutes trois ont confirmé, dans la même journée, qu’elles souffrent de cette saloperie de gratte intempestive… fini les sous dans les poches, je ne peux plus me permettre que les billets, parce que du nickel, y’en a plein les pièces de monnaie. Galère.
(1) L’un de mes fils, en maternelle, était très copain avec une Lagali. Mais non, corrigé-je un jour, Ma-gali, qu’elle s’appelle. Non, me répondit-il formel, c’est la Gali de la maîtresse.
Une petite fille d’Acadie à sa mère :
- maman, maman, j’ai entendu un airplane.
- on dit avion, ma chérie.
- maman, maman, j’avions entendu un airplane.
Elle a marché, je l'ai vue. Tout doucement, elle s'est approchée du bord de l'étagère de la cuisine. Je regardais dans la rue, par la fenêtre
ouverte, et j'ai vu son reflet doré bouger dans la vitre sale, elle ne savait pas que je pouvais la voir. Ses cheveux dans le vent, son enfant dans les bras, elle allait droit vers le soleil.
Puis le rayon magique s'est éteint et ses pas aussi mais elle a marché, je l'ai vue. Et je t'ai revu, toi, Joseph, caresser le morceau d'olivier qu'on avait trouvé au hasard d'un arrêt
pique-nique en revenant des vacances dans le midi et qu'on t'avait ramené, précieux fossile, parce que tu répétais toujours n'importe quel fruitier, si vous trouvez, mais l'olivier, c'est ce
qu'il y a de mieux, ce bois-là, même mort, il vit... Mais, dans le coin, les oliviers, y'en a pas. Alors on ramenait bouts de poirier, de merisier, de cerisier, tu souriais de l'aubaine et,
après quelques caresses muettes, tu plantais, papy vaudou, les ciseaux à bois ici et là dans le tronc offert et, de tes mains, je regardais naître un bestiaire magique parfum résine. Les faons
bondissants, c'est ce que je préférais et aussi les échassiers fragiles, mais tu ne savais jamais au début. Tu disais, c'est le bois qui décide, dans ses veines, si tu regardes bien, il y a
déjà le plan à suivre, les contours planqués dans les anciens chemins de sève, les noeuds à éviter, le sens des fibres à respecter, tout est là, regarde, me disait-il, je ne voyais rien, il
prenait ma main dans la sienne pour la promener doucement sur le bois, là, disait-il encore, tu le sens, le bois est plus dur, ce sera le corps, on creusera la partie plus tendre
pour obtenir les membres, je fermais les yeux, attendant la vision, je ne sentais rien que les échardes vicieuses se planter dans ma peau et j'en pleurais parfois de rage. Mais pourquoi
je vois rien, moi? rouspétai-je. Il faut avoir l'habitude, me consolait-il, et aussi l'amour. L'amour? m'étonnai-je. Oui, l'amour, de la matière que tu travailles, du
bois, de l'arbre qu'il a été. Et je regardais ses mains immenses, battoirs phénoménaux, pognes de combat, paluches extra-luxe, effleurer délicatement la bûche grossière, en faire tomber les
premiers copeaux, cajoler cette forme qui m'échappait encore... Soudain il a levé la tête, m'a regardée et souri ce coup-ci, c'est elle, c'est la Maïré. Tu verras, elle va être belle! Il
m'a assise sur ses genoux, a pris son gros crayon rouge de charpentier et a commencé son dessin. Tu vois, là, son visage et ses cheveux, peut-être un voile, et puis le départ du bras qui
soutiendra l'enfant et la robe qui descend jusqu'en bas. L'important, c'est de trouver la ligne. La ligne? demandai-je. Oui, la ligne de vie, celle qui animera toute la sculpture, qui la
rendra vivante. Tu la regarderas et tu la verras marcher... Je ne voyais pas grand chose encore dans le morceau d'olivier mais, dans les yeux de Joseph posés sur le bois brut, même si je ne
le savais pas encore, ce que je voyais c'était un peu de ce mystère unique qui vient du fond de l'homme et qu'on appelle création. Ensuite, c'était une histoire entre eux deux, Joseph et Maïré.
Des jours durant, dans l'atelier, il restait penché sur le grand établi, étau, scie, ciseaux, limes, sciures, craquements, bruits métalliques des outils, pinceaux, vernis, séchage. Naissance. Un
jour, au retour de l'école, il m'attendait, le sourire aux lèvres. Tu veux la voir? Et je glissais ma main dans la sienne où elle se perdait, mon coeur battait, on entrait. La voilà.
La Maïré. J'étais émue. Je ne savais pas quoi dire, je murmurais elle est belle... Et, celle-là, Il me l'a
donnée je l'ai faite pour toi. Tu penseras à moi en la regardant, plus tard, et aussi à l'olivier qu'elle était, hein? Peut-être même qu'un jour elle te racontera son histoire d'arbre et que
tu la verras marcher. Tu me crois? Je n'avais rien dit alors. Maintenant, je te réponds oui, Jo, je te crois, je viens de la voir marcher et je remercie souvent ce morceau de vieil
olivier par la grâce duquel, encore aujourd'hui, si longtemps après, même mort, tu vis...
"A la une ! à la deuuuuuuuux .... à la trois !" deux balancements de nos bras à l'unisson et Mathilde qui s'envole en riant.
C'etait tout près, la place Félix Faure, mais au rythme de ses tout petits pas ça nous prenait dix bonnes minutes pour l'atteindre.
Une fois un peu grande, elle anticipait, mais les premières fois quel délice ! elle se laissait surprendre, au coude que fait la rue, par la vision soudaine. Elle trépignait alors d'excitation, le cul rebondi par la couche dandinant son balancement frénétique vers "Manèz ! Manèz !".
Cette exaltation manifeste faisait se retourner les vieux sur ce tout petit bout de bébé qui parlait déjà, marchait à peine, et voulait courir plus vite encore plus vite !
Elle s'agaçait d'un coup et des larmes d'impuissance lui auraient coulé si son père ne l'avait pas hissée sur son dos, tout là-haut pour aller plus vite, à son pas de géant. Alors elle riait sur ses épaules "Manèèèèèèz maman !", et on courait guettant si par malheur le feu n'allait pas passer au vert avant qu'on ait pu traverser et que la sonnerie ait retenti faisant démarrer un nouveau tour.
Pendant que son père l'installait dans le camion de pompiers, j'achetais les tickets du jour. Le forain propriétaire était dès l'aube couperosé de frais, et son pied houleux même à terre ne devait pas grand chose au vent du large ... ptete pour compenser le tournis du carrousel où il passait récupérer les tickets des mains des enfants une fois la machine mise en branle... on sait pas ...
Ma princesse jolie ne bougeait pas, ne pipait mot, accrochée au volant de son camion - quel drame quand il était occupé ! - sérieuse comme quand on déguste un grand vin ou une belle voix, d'abord avec son père à ses côtés puis toute seule. Elle délivrait son billet au contrôleur sans un sourire, presque tendue, toutes ses fibres espérant l'ébranlement de la machine.
Moi rien qu'à les regarder perchés là-haut j'avais envie de vomir.
Quelquefois je l'y emmenais seule. C'est une drôle d'épreuve de séparation pour une maman, un manège : je te vois, je te souris et te fais un petit signe, tu tournes, je te perds de vue, mon coeur rate un battement, une seconde s'étire paresseusement avant que ton camion ne réapparaisse, rotation incomplète, es-tu toujours dessus ... tu es dessus ! je te souris, je te fais un petit coucou ... et le tour recommence. Un apprentissage, un "je te lâche un tout petit peu mais ne pars pas trop loin", des prémices de commencement de se quitter ...
Il a plusieurs cordes à son arc, l’ouvrier doué qui a soudé à la chaleur de sa voix rayée mots et arpèges sur cet album de douze chansons qui causent du soleil, du pays laissé derrière, Cataluña, de l’usine, des gens et des amours simples, de la grève et des hivers en docs dans une banlieue béton ou des yeux doux de sa belle, chercheur de poésie dans le gris, le quotidien et les petits riens mais toujours avec le gimmick de la dérision qui éloigne tout misérabilisme et amène cet accent particulier, gouaille des trottoirs de Paname mixée à la saudade catalane, ce regard tendre sur les choses de la vie, le sourire et l’espoir toujours en coin.
Il s’appelle Balbino Medellin, ce singer qui ouvrage ses songs dans un joli ciel acoustique, les arrangements sont très légers, son univers teinté des influences dans lesquelles il a grandi, humainement, musicalement : ici le tempo est gitan, la rythmique manouche, là c’est un accordéon guinguette, puis les notes castillanes des castagnettes qui s’égrènent et ces chœurs-là ne s’envolent-ils pas un peu façon Maghreb mélopée ? On croise un peu Lavilliers sur Deauville, l’ombre des grands chanteurs réalistes des années cinquante-soixante sur la Fille de Lille, un zest de Pigalle et d’Au p’tit bonheur mais, surtout, y’a du soleil partout dans ce disque, dans la voix, les compos, les textes, un éclairage rien qu’à lui, une patte, un ton, un artiste, un vrai.
Merci à mon ami Mandor pour cette découverte !
Balbino Medellin, Le soleil et l’ouvrier, Barclay, 2008
Un extrait ici : Le vent nous rattrape
Il est incroyable ce petit “recueil”, comme l’appelle Eric Dejaeger qui en a effectué la traduction pour les éditions Les Carnets du Dessert de Lune. Un ensemble de feuillets colorés, dans un petit sac plastique pour rendre l’idée que Brautigan avait lui-même voulu créer en 1968 : une petite boîte contenait huit sachets de graine, avec un poème imprimé sur chaque sachet. C’est la double version, anglaise d’un côté de chaque feuillet et la traduction de l’autre, qui nous est présentée ici, et nous permet de lire Brautigan encore autrement. Quelques lignes sur un sachet "Carotte", "Persil" ou "Marguerite de Shasta" nous parlent d’un monde meilleur, celui que l’on voudrait voir pousser…
Idéalisme forcené... j'adore.
"Marguerite de Shasta
Je prie pour que trente-deux ans après ça, fleurs et légumes abreuvent le XXIe siècle de leurs voix racontant qu’ils furent jadis un livre transformé en vie par des mains
chaleureuses."
C'est vous qui l'dites ...