Mardi 30 septembre 2008
Je suis sûre qu'il a bougé.
Autour de moi, devant, derrière, l'épaisseur du brouillard fait tampon avec tous les bruits environnants qui m'assaillent pas après pas, comme le fond d'un vieux jeu vidéo.

Il a bougé ! Là cette fois je n'ai plus aucun doute. Le pont a bougé. Sous la rafale, la bourrasque, le tablier s'est soulevé d'un minuscule millimètre puis est retombé. Je me tétanise et agrippe la rambarde toute proche. Mon gant en laine bleue reste collé au métal glacé et je n'ose faire d'à coup pour le retirer de peur de me retrouver le cul par terre après cette infime chiquenaude à mon précaire équilibre. Depuis quatre jours, la glace a pris possession du monde, et pour emmurer tout à fait la ville, ce matin le brouillard est venu prêter main forte. En-dessous, je sais qu'entre les piles du pont se balladent des blocs de glace qui craquent et grincent. - 27°C ils ont dit à la radio. Je me demande bien pourquoi on nous laisse aller au collège par un froid pareil, alors que les parents eux ne bossent pas bordel ! A la maison, le givre gagne les fenêtres par les trous d'aération, ça grimpe en transparence puis ça s'opacifie d'un coup si on y met le doigt ;  avec maman on a dû s'y coller au tournevis et au sèche-cheveux pour dégeler les vitres, trop peur qu'elles pètent. Depuis le balcon de notre cinquième étage, on a pleine vue sur la Seine gelée, complètement prise ; pourtant dessous les forces de sape travaillent et les eaux liquides enterrées font craquer la carapace qui se fissure et se reforme en hurlant. La nuit dernière la ville ne respirait plus, aucun train, pas de voiture, la mairie a fait rafler tous les sans abri qui étaient pas encore crevés et de force on les a installés dans les gymnases. Y'a plus sport. Dans ce silence qu'on croirait immobile, les ossatures de toute chose habitée craquent : maisons, immeubles, prennent vie à la nuit tombée, irrigués de l'intérieur par toute la chaleur des humains reclus.  Et ça craque  et ça se disloque, et on écoute yeux grand ouverts dans le noir le vent gris bleu entre les piles du pont. Fffffuuuiiiiiiiiiuuuuu.... fiiiiuuuuuuuuuuuuuuu......  et toute la nuit j'ai vu sous mes paupières les grands loups noirs aux yeux jaunes remontant avec la Peste et les famines d'hier, horde silencieuse, les dévoreurs, les rats chassés des égouts.

Je tire un bon coup et décolle mon gant. J'ai distinctement aperçu un phoque plonger depuis la rive ! Mon écharpe collée sur la bouche a étouffé le "oh!" et le léger halo de chaleur humide est saisi dans les replis du tissu, cristallisé, du son solide. Je reprends ma progression glissée, maladroite, j'ai deux pantalons sur mon collant, trois pulls, une paire de collats de laine dans mes bottes fourrées et sur la tronche une de ces "chaussettes" qui seront encore à la mode quelques années et qui nous garantissent au moment du déballage quotidien une belle hilarité, cheveux à la verticale crépitant leur insoumission, oreilles en feu et nez qui coule, qu'ils sont beaux qu'ils ont pas chaud les petits sixième ! Moooorts de riiiiire hier d'assister pour une fois à l'arrivée en moonwalk de la prof de maths monobloc dans sa doudoune, le blase en gyrophare sous son bonnet, qui a carrément apporté en cours son radiateur soufflant, du coup on voulait même plus sortir de la 23. Dans la cour on n'essaie plus de faire des boules de neige, le principal l'a interdit, c'était plus de la neige qu'on se balançait mais des putain de glaçons, et quand ça lui a pété son carreau vu la température il a guère apprécié, le pauvre "moumoute", déjà qu'hier je l'avais quasi tondu par mégarde en le ratant d'un ... cheveu ...

Je serre bien fort les mains sur la tasse de chocolat chaud qu'ils ont décidé de nous distribuer, c'est cool, ça et les pains au lait pour la caisse de l'école, c'est royal. J'aimerais que tous les hivers soient comme ça !

N'empêche, toute la Seine gelée ! c'est beau, c'est un truc incroyable, je ne suis pas sûre que je le reverrai un jour, toutes les péniches qui sont arrivées là par hasard se font des rêves de grand nord "dis on dirait que je serais un brise-glace ..." et les gamins qu'on voit que quelques jours se sont installés pour un moment à nos côtés en classe. Les RER C sont à l'arrêt au stand, tous les caténers d'Ile de France ont dû péter. On écoute les infos et on guette les pannes de courant. Pour le soir, j'ai une lampe de poche dans mon sac à dos et j'évite l'ascenseur, brrrr me retrouver coincée là dedans .... Encore heureux qu'on a le chauffage central !

Pour rire on a mis le chat sur le balcon avec Matthieu. On l'a pas laissé longtemps hein, juste qu'il comprenne par les coussinets et qu'il arrête de gueuler le matin pour sortir. Quand on l'a fait rentrer il s'est précipité sur le radiateur où il s'est laissé dégouliner de bien être, bourrelets abandonnés, il ronronne encore je suis sûre, tout desséché dedans et moite dehors. Beurk.

Alors que j'avance à tâtons, à peine troublée par les rires ou les exclamations de ceux qui me précèdent ou me suivent, je finis par me persuader que va sortir de l'ombre, là, maintenant, une bête immonde à crochets, à venin, mes poils de bras se hérissent sous les multiples couches et mes cheveux parviennent une seconde à gagner la bataille des planètes contre l'acrylique de ma cagoule. On est de moins en moins nombreux en cours, la vie prend des airs inédits et les profs s'apprivoisent.

...

Brouillard ce matin, intense, on n'y voit pas au bout de son bras. Lorsque je m'enfile dans la courte rue en face de chez moi, minuscule sente pavée où piétons et voitures ne passent pas de front, un frisson du fond des âges me parcourt l'échine... Et s'il y avait devant, ou derrière, une bête immonde à crochets, à venin ... Et si l'hiver, cette année, rameutait avec lui les hordes de loups et les rats chasseurs ... Je hâte le pas et j'écoute en souriant craquer les os de mes bras et la Seine.
Par Marie-Laetitia Gambié - Publié dans : Des ptits rien
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Vendredi 26 septembre 2008

Pour les ignorants, ça signifie joindre l’utile à l’agréable.

Pas si facile, me direz-vous, tant l’utile souvent demande un effort qui exclut toute notion d’agréable. C’est la raison pour laquelle je lui préfère, sans remords aucun, l’Inutilis Dulci, dont vous devriez arriver à percevoir le sens sans trop vous casser le cul, et les authentiques latinistes sont priés de pas venir me titiller la déclinaison, vu qu’on peut pas attendre bien mieux d’une housewife qu’un latin de cuisine – et que je suis en plus bien piètre cuisinière.

Rien n’égale en plaisir donc, l’Inutilis, le Gratuitus, l’effort consenti au service de l’improductivité.

Intéressant et presque savant préambule hein ? Mais quelle plus grande satisfaction y a-t-il en ce monde que de détenir dans le plus grand secret un savoir obsolète, tellement que jamais il nous servira à briller durant un entretien d’embauche ou à intéresser, même fugitivement, nos collègues en salle des profs, cocktail de départ en retraite ou au long de ces week-ends de séminaires dans des châteaux relais équipés d’un golf et d’un kart indoors pour les plus mieux professionnellement lotis ?

Si donc, vous aimez l’incongru, l’improbable, le désuet et que l’à peu près ne vous fait pas peur, je vous engage à aller lire, ou relire, ce fabuleux ouvrage qu’est le Dictionnaire Arbitraire de Moi, qui continue à stagner dans son coin en attendant le jour où on se battra chez les libraires pour en acheter un exemplaire. Anda, lisez-y donc, et causez-en assidûment autour de vous, histoire que fama volent un peu plus loin, et que cet ouvrage de haute tenue devienne, enfin, une référence de la francophonie.

 

Par Marie Rennard - Publié dans : Culturons-nous
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Jeudi 25 septembre 2008



"Nan la banane je la veux pas en entière !
- en entier mon amour. Pourquoi donc ?
- elle est toute marron et elle pue, chui sure qu'elle est pourrie.
- mais enfin rossignol de mes jours (on ne dit pas "puer" sauf quand on parle de tes chaussettes, trésor), penses-tu que ta mère adorée oserait faire franchir le seuil de tes lèvres à une nourriture autre que tip top moumoute d'la mort qui tue ?
- elle est moche et elle sent trop fort. Pourquoi tu nous donnes toujours des vieilles bananes ?
- ô paisible enfant dont la rosée du matin vient nimber le front et démêler les cheveux dans son sommeil, parle meilleur à ta mère fatiguée qui vient de faire le repas après le ménage et une journée atroce au bureau couronnée par une suppression de train et un voyage en fourgon à bestiaux ; ceci, chère enfant, n'est pas une vieille banane, c'est une banane très bien mûre, nuance ; et pi d'abord y'a rien d'autre en dessert.
- .... j'la veux pas en entière, j'veux une moitière.
- ma douce rose, déjà et d'une on dit pas "jveux pas" quand maman est de mauvais poil et n'a pas pu aller faire de courses rapport que comme une quiche elle reste tout à fait connement et irrémédiablement dépourvue de permis de conduire, et pi, et disons que ça ferait et de deux, on dit pas "moitière" mais moitié , et pour finir et répéter parce que la pédagogie c'est l'art de rendre les enfants réceptifs en répétant cinquante fois la même chose (jamais compris le principe ...) y'a rien d'autre ce soir le dessert c'est banane et point barre !
- ouais ben si c'est comme ça j'en prends pas de dessert, elle est moche et pourrie."

A ce moment-là, femme, de cet échange qui ne préfigure qu'au centième ce que l'adolescence de ta première née te réserve, prends sur toi, si si crois-moi, prends bien fort sur toi, retiens la torgnole pour des jours plus fastes. Respire un bon coup et tâche de te rappeler cet instant de grâce, tout à l'heure, lorsque ta petite qui s'était fait un fort vilain bobo est venue se blottir dans tes bras toute tremblante et, d'un geste mécanique, t'a attrapé le sein gauche comme s'il lui appartenait. Voilà, reste sur cette fabuleuse impression. Zennnnnn. Aooooôôôôômmmmm. Tu te lèves de table et débarrasses et tu passes à autre chose, après tout, la banane c'est pas toi qui l'as faite hein ? Quelle importance ?

"Maman ?
- oui mon ange ?
- c'est obligé qu'on a des petits seins si sa maman elle a des petits seins ?"

....

Aooooooooôôôôôôôômmmmmmmmmmmmmmmmmmmmmm.

Par Marie-Laetitia Gambié - Publié dans : Nos lardons
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Mardi 23 septembre 2008
Le dessin de Mag de l'autre jour m'a remis en mémoire cette petite évocation d'ancestrales méthodes d'éducation, que je vous ressers sans vergogne parce que comme elle a au moins trois ans personne ne s'en souvient plus. Je précise que c'est paru en anglais sous le titre d'Orbilianism dans la revue trimestrielle American Drivel Review (A unified field theory of wit), dont je vous recommande la lecture assidue. On peut s'abonner sur leur site : http://www.americandrivelreview.com/

Cette semaine, j’ai testé pour vous l’orbilianisme, cette méthode d'éducation des jeunes générations mise en vigueur sous Horace[1] et aujourd'hui méprisée, décriée par les pédagogues au point qu'elle a même été bannie dès 1998 du système scolaire anglais duquel elle était connue sous le nom de « whipping system » ; en clair, la méthode de la schlague et du fouet.

J’en ai usé à titre d’expérience – avec modération toutefois- sur l’un des enfants que j’ai inconsidérément conçus voilà déjà quelques années, pour tenter de combler certaines lacunes qu’il traîne depuis deux ans.

Après tout, qui ne tente rien n’a rien.

J’ai choisi le benjamin, qui n’a pas dix ans, parce que les risques m’ont paru moindres qu’avec l’aîné qui en affiche seize. Mon petit bouchon avait, jusque là, les démêlés d’usage avec la table de sept.  J’ai prévenu lundi dernier que j’allais mettre des baffes quand on ne répondrait pas « quarante deux » dans les trois secondes suivant mon « six fois sept ». Au début, il a rigolé, il n’y croyait pas, mais quand je lui ai mis la première baffe, il a pleuré tout de suite. Je lui ai demandé pourquoi, et il a répondu qu’il pleurait parce que je l’avais frappé. Là, j’ai usé de pédagogie moderne, je lui ai expliqué que je l’avais frappé parce qu’il ne connaissait pas la réponse à « six fois sept », et il a très vite fait des progrès. Dès mardi, il connaissait toute la table de sept. Alors on a attaqué les passés simples du troisième groupe. Il a encore du mal, mais je crois que ça va venir.

J’avoue que la tentation est grande de tester la même méthode sur son frère aîné, qui après avoir redoublé sa seconde, a été, à la rentrée dernière, admis par défaut en première littéraire. Il arrive, quand j’use de coercition [2], qu’il fasse ses devoirs, et rende l’une ou l’autre dissertation ou commentaire requis par l’enseignante. Des torchons, le plus souvent, où l’on peut lire « qu’avoir une tête bien faite plutôt qu’une tête bien pleine » signifie qu’il vaut mieux être beau qu’intelligent ; où il cite en référence « Les Fleurs du Mal » de Beaumarchais, ou qualifie les femmes savantes de « tyrandes ».

Je pourrais peut être obtenir des progrès si je tapais dessus, mais j’ai peur que ça ne marche que si on commence quand ils sont tout petits. Il faudrait que je me renseigne, Pavlov, avec ses chiens, il ne s’est jamais fait mordre ?

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[1] Orbilius était le nom de son maître.
[2] Je somme son père de couper le faisceau qui alimente – sans fil !- l’ordinateur à l’étage.
Par Marie Rennard - Publié dans : Dura lex
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Lundi 22 septembre 2008

Elle a dit ça avec sa tête toute contente, maman, juste pendant qu’on mangeait. Moi, ça m’a coupé l’appétit aussi sec, sauf qu’elle n’a rien remarqué à cause de ses yeux brillants. « Tu verras », elle a continué, « l’appartement est très joli et se trouve à cinq minutes de mon travail. Les chambres sont grandes, l’école est tout près, et on aura une terrasse plein pied ». Je m’en fiche, moi. J’ai déjà une chambre qui est très jolie ici et puis j’aime bien marcher jusqu’à mon école actuelle, parce qu’on est toute la bande de copains d’immeubles. Quand j’ai pensé que j’allais perdre tous mes copains à cause de maman qui veut déménager dans un village, j’ai commencé à pleurer vraiment. En plus, une terrasse, c’est nul. Ici, entre les cinq immeubles, il y a une super place de jeux avec des toboggans, des balançoires et des petites cabanes dans lesquelles on peut se cacher pour discuter des plans secrets. Je ne comprends pas pourquoi maman elle veut partir de là. Sûrement c’est parce qu’elle travaille toute la journée, alors elle ne sait pas combien c’est génial d’habiter dans les blocs.

 

Il y en a cinq, de blocs comme le nôtre, dans le quartier. Le mien, c’est celui du milieu, du côté où il y en a trois. De l’autre, il y en a seulement deux, parce que la place de jeux, elle prend toute la place entre. Sinon, ils sont tout pareils, avec deux entrées, trois étages et douze appartements. Nous, on vit au deuxième étage, du côté gauche. Au rez-de-chaussée, à droite, ce sont mes grands-parents qui louent. Juste en-dessus d’eux, y a les parents de mon cousin. Lui et moi, on a le même âge, alors c’est cool. Le matin, quand maman part travailler, je n’ai même pas besoin de me presser ou de sortir du bâtiment. Je descends les escaliers en même temps qu’elle, mais au lieu de pousser la grosse porte en verre, je traverse par les caves et je vais directement chez grand-maman. Des fois, mon cousin s’y trouve déjà. On déjeune tous les deux dans la cuisine avec grand-papa. Ça, j’adore, parce que grand-maman nous prépare les tartines avec la confiture déjà étalée. Après, elle les coupe en petits carrés et ça fait des mini-bouchées. Grand-papa, il boit toujours des grosses tasses de café au lait, avec la peau dessus, et il trempe ses tranches de pain dedans. Quand il mord dans la mie toute mouillée, ça lui coule partout sur le menton et grand-maman râle à cause de l’exemple. Sauf que lui, il nous lance des clins d’œil quand elle ne regarde pas, et nous on rigole comme des fous.

 

Quand on a terminé de se laver les dents, on doit se préparer pour l’école. En général, on attend dehors ceux de notre classe qui habitent dans les autres blocs et on parcourt le chemin ensemble. Sébastien habite le troisième bloc, Patrick le deuxième, Amélie et Joséphine le premier. Sébastien, il est trop beau. Il ressemble à un acteur de cinéma de série, celui qui a un habit de policier et une moto, mais en plus petit. Une fois, à mon sixième anniversaire, il m’a donné le bisou sur la bouche. Plus tard, on sera des amoureux. Sauf si maman gâche tout avec son déménagement.

 

Tous les soirs avant souper, Monsieur Descloux rentre du boulot. Avant, les enfants attendaient devant son garage parce qu’il a une voiture deux chevaux qui fait des bruits de pétard quand il la parque. On se mettait tous en rond autour de la voiture et on criait « Monsieur Descloux, Monsieur Descloux ! » Après, il nous lançait des caramels. Il en avait plein les poches de son veston. Maintenant, on n’a plus le droit à cause de Lucien qui a glissé devant la roue et Monsieur Descloux lui a roulé sur le genou. Il est nul, Lucien. Je crois bien qu’il est triste, Monsieur Descloux, qu’on ne lui fasse plus le comité d’accueil.

 

Le mercredi après-midi, on a congé. Quand il pleut, avec mon cousin, on reste chez grand-maman à jouer aux voitures et à manger des biscuits. Si le temps le permet, on va à la place de jeux. On se balance durant des heures en chantant : « Chapeau de paille, roi des amoureux ». Joséphine et moi, on a trouvé un truc génial. Dans le troisième bloc, la dame qui habite au rez-de-chaussée nous donne toujours des bonbons à la framboise par la fenêtre quand elle nous voit, parce qu’on est trop mignonnes. On garde le secret pour nous, pour par que tous les enfants lui mangent sa réserve de bonbons. Comme elle est très vieille, elle ne peut pas aller en commissions tous les jours, c’est normal. De toute façon, on y va quand les garçons jouent à se regarder le zizi dans le local des vélos. Comme ça, personne n’est jaloux.

 

Chaque été, les habitants se réunissent à l’extérieur pour la fête des voisins. Ceux qui en ont apportent un barbecue pour griller des saucisses. Les dames, elles, préparent des gâteaux. Il y en a toujours plein de sortes différentes. Comme on goûte à tout pour faire plaisir aux mamans, souvent on a mal au cœur après. Je crois que les maris aussi mangent trop de dessert, parce que beaucoup ont mal à la tête le lendemain. J’aime bien la fête des voisins. Monsieur Gugler raconte un tas de blagues, le père Marcel et le vieux Monsieur du premier (celui qui a une barbe blanche un peu jaune) chantent en canon et presque tous les gens finissent par danser la valse. Même maman. Et puis, c’est le seul jour de l’année où on peut jouer à cache-cache le soir. Une fois, avec les copains, on s’est planqués pour espionner Marco, le fils adolescent de Madame Chambert, qui embrassait sa copine Elodie avec la langue. Manque de bol, on s’est faits repérer, parce qu’on a dit « Berk, c’est dégoûtant ! » et Marco a soufflé : « Ouste, les petits ! »

 

C’est pour ça que je n’ai pas envie de déménager, parce qu’on s’amuse trop bien ici.

 

***

 

Aujourd’hui, maman m’a emmenée visiter le nouvel appartement. L’immeuble est plus petit que le nôtre, mais il y a aussi une place de jeux, et des arbres avec des branches assez basses pour qu’on puisse grimper dessus. Une petite fille est sortie du bâtiment avec un chaton trop chou dans les bras. Elle m’a demandé si je voulais jouer avec elle.  J’ai regardé maman pour savoir si elle était d’accord. « Elle s’appelle Carine », elle a dit, « Leur chatte a eu trois petits. Sûrement qu’un chaton serait très heureux sur notre terrasse, qu’en penses-tu ? » En fin de compte, peut-être que je ne mourrai pas si on déménage.

 

 

 

Par Marie-Christine Buffat - Publié dans : Nouvelles et anciennes
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Dimanche 21 septembre 2008

Un soir de mai, au cours d'une soirée arrosée où je m'ennuyais, il m'a semblé croiser dans le regard endeuillé d'un oeillet rouge, végétal végétant tristement dans un seau à champagne, la rosée d'un chagrin.


-Hey, l'oeillet, lui demandai-je, que fais-tu si loin de ton massif?


-Oh, répondit-il, pas si loin que ça. J'ai poussé dans le jardin de l'autre vieille bique derrière et ton pote qui organise cette soirée m'a piqué hier soir en rentrant chez lui.


-Ben, tu devais être content de changer de proprio alors, non?


-Oui, une fois coupé, j'ai pensé que j'allais enfin pouvoir voyager, voir du pays, coincé dans un sourire ultra-bright ou une boutonnière jolie, je me suis même imaginé brandi timidement ou fièrement dans une main tremblante, en train de faire une déclaration, une révolution, tu vois le genre... Tout ça pour me retrouver dans un petit pot de verre chez une grande gueule qui ne fait que souler ses rêves parce qu'il n'a pas l'étoffe pour les vivre... Il m'a posé là puis oublié. Je suis en train de me faner.


-Je ne veux pas être méchante mais toutes les fleurs finissent par se faner un jour ou l'autre...


-Je sais mais, avant, j'aurais voulu voir la mer!


-Voir la mer?!


-Et alors, t'as jamais eu de rêves un peu fous, toi, et une armée qui se dresse pour te dire que ces choses-là ne sont pas pour toi, qu'il faut rester dans le rang, faire comme ci et pas comme ça, etc, etc? Moi, je suis un oeillet rouge poussé in the cambrousse mais qui voulait voir la mer et pas finir connement dans un bouquet à deux balles sur une nappe cirée un peu crade...


J'ai rien dit, juste empoigné la petite tige et suis partie. Des fois je repense à cet oeillet rouge planté dans le sable d'une plage près de Collioure, horizon Méditerranée. Et ces jours-là, j'ai bien envie d'arrêter de souler de paroles ces deux trois vieux rêves que je traîne toujours, de les amener enfin aux AA, de les dessiner grand format, A3 ou même à deux... Flower power.


Par Christine Spadaccini - Publié dans : Rencontres
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Jeudi 18 septembre 2008
Hier c'était mercredi, presque mon jour préféré. Le samedi je suis seule avec les petites et il y a toujours tellement de choses à faire que le temps passe avant que je puisse m'en saisir, pfouiiiiiiit déjà le goûter fuiccccchhhhhh déjà couchés. Bon... Y'a rien à faire contre ça, c'est comme ça, c'est le jour corvée avant le repos dominical, on peut po l'sauter.

Alors mes mercredis en famille, j'essaye d'en profiter. Je trouve même souvent le temps de m'octroyer un petit moment rien qu'à moi, pendant que tout le monde fait la sieste, en ronflant, en râlant, ou sans vraiment dormir, m'en fous pour peu qu'on me laisse en paix.

Hier il faisait un temps comme on n'en a pas eu assez de l'été, et j'avais envie de m'en repaître jusqu'au tréfonds, là, dans ma jungle mentale où le soleil ne pénètre pas souvent.

J'ai attendu que l'une et l'autre de mes filles aient cessé de piailler, oh il a bien fallu que j'aille faire les gros yeux, comme toujours... puis j'ai dépouillé le canapé de ses coussins et m'en suis fait un transat improvisé sur la minuscule terrasse depuis laquelle on descend dans mon jardin suspendu ; le chien est venu se rouler en boule tout contre moi, le chat m'a hélée depuis son coussin attitré, a baillé sans fin gorge renversée en étirant une patte immense, longue, musculeuse, une interminable patte de poulet vers le rayon de soleil inaccessible et puis son courage tout bu est resté ainsi en l'air, ventre de nounours offert, à quelques centimètres à peine du but : mes genoux. J'ai chaussé mes sunglasses de Lui que de toute manière elles Lui vont pas, et je me suis atchouffée bienheureuse, un crème à main droite, un bouquin sur les guiboles, le dos bien calé contre le mur. C'est pas compliqué d'être heureux ! Mais ça demande de la logistique !
Par Marie-Laetitia Gambié - Publié dans : C'était booon
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Jeudi 18 septembre 2008



Berk, que le mot est laid. C’est l’abrégé de Non-scolaire, ou Non-scolarisateur.

Loin de moi l’idée de trancher entre le Bien et le Mal si manichéennement répartis par les tenants de la scolarité obligatoire et la minorité de ceux qui ont choisi de garder leurs enfants chez eux pour les instruire en plus de les éduquer. Si je me refuse à prendre parti pour les uns ou les autres, c’est que je connais bien les avantages et inconvénients des deux systèmes. Pensez, ancienne élève, ancienne prof, mère ad vitam…

Môme, ado, jeune adulte, j’ai été à l’école, comme (presque) tout le monde. Ma foi, les résultats n’ont certainement pas été à la hauteur de l’investissement. Ce que j’ai appris, je l’ai appris pour l’essentiel toute seule, dans les livres ou, pour la connaissance qui sert à se tirer des galères de l’existence, contrainte par les circonstances ou la nécessité. De mes savoirs scolaires, il ne reste que bien peu, des termes isolés, comme préhensile ou parallaxe, découverts en cinquième en cours de techno, ou des notions élémentaires de biologie, la seule matière qui me tirait de ma torpeur rêveuse. Même si j’excellais en Français ou en Langues, ce n’était pas grâce à mes profs (j’en ai pourtant eu de remarquables), mais parce que je portais intuitivement ces choses-là en débarquant sur terre. Quant à mes aptitudes à la socialisation, elles ont toujours été si limitées qu’aujourd’hui encore je ne saurais me résoudre à prendre la parole devant un groupe de gens qui me sont étrangers sans avoir ingurgité auparavant suffisamment d’alcool pour lever mes innombrables inhibitions – et soyons honnête, l’école a largement aggravé celles-ci. Dans les cours où je savais de quoi je causais, mes discours me valaient l’aversion de mes condisciples bien plus que leur reconnaissance, et dans les autres, c’est l’expression nauséeuse de mes profs à l’écoute de mes théories qui me dissuadait de poursuivre.

Plus tard, j’ai été prof. D’anglais, d’Espagnol, et même de Français. Ça m’a dégoûtée de l’école bien plus que d’être élève. J’ai côtoyé en salle des profs trop de gens trop sûrs d’eux et trop peu du reste du monde.

Comme mère, j’ai fait comme j’ai pu, et je ne suis pas au bout de mes peines. Mes enfants, tous, ont goûté de la scolarisation à temps plein, mais certaines années aussi à temps plus que partiel. Selon leur état d’esprit, celui de l’enseignant en face, et le mien aussi, il faut bien l’avouer. Quand un gamin s’emmerde tellement en classe qu’il en devient neurasthénique, ou suicidaire ou cauchemardeur au point de ne plus dormir que par plages d’une heure quelques heures par nuit, il faut bien trouver un remède.

Déscolariser ses enfants à plein temps, ça me semble une tâche surhumaine. Qu’il existe des parents capables d’enseigner tous les fondamentaux à leurs gosses, et de leur assurer une culture générale bien supérieure à celle de l’école, c’est probable, mais je ne fais pas partie de ceux-là. Je me suis contentée de jongler, notamment en primaire, avec la vérité et le mensonge. Rien ne sert d’expliquer à un enseignant qu’il part en couille, ou qu’un enfant a tellement d’avance sur le programme que son enseignement est inapproprié. Y’a simplement eu des années où mes garçons étaient de santé tellement fragile qu’ils ne venaient à l’école qu’une semaine sur deux, ou sur trois, et même si ça passait mal, ça passait. Presque. J’ai découvert bien plus tard, quand mon aîné a quitté le collège, que mon inconduite était dûment mentionnée au dossier, et que j’étais décrite dans les commentaires des enseignants et de la direction comme une mère abusive qui ne pourrait s’en prendre qu’à elle-même des effets du désordre qu’elle causait.

Tout ça pour dire que ce débat relativement haineux que se livrent les partisans de l’école et ses détracteurs me semble être, le plus souvent, un réglage de compte personnel de chacun avec sa propre histoire, et qu’il n’y a pas de bonne solution qui ne soit réversible. Non les enseignants ne peuvent prétendre être le seul référent de l’enfant pour les apprentissages scolaires, et mes fils ont appris la grammaire en shootant dans des marrons morts bien plus efficacement que dans les salles de classe, et à un rythme bien plus approprié à leurs prédispositions naturelles. Non, je n’aurais pas pu, pas su faire la même chose avec les maths. Non l’école n’est pas parfaite, mais les parents qui font une philosophie et une condition sine qua non de la déscolarisation devraient peut-être se soumettre à un examen de conscience assez approfondi pour se rendre compte que le souci du bien de leur progéniture n’est pas leur seule raison de les déscolariser, et s’éviter ainsi quelques écueils qui peuvent faire couler une barque aussi sûrement que ceux qu’on se prend quelquefois dans la tronche à l’école.

Par Marie Rennard - Publié dans : Tâchons de comprendre ensemble
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Mardi 16 septembre 2008

 


 

Les oiseaux m’ont réveillée bien avant six heures. J’ouvre les yeux sur un plafond inconnu. A la seconde suivante, j’ai sauté dans mon jean et ouvert largement la fenêtre de mon nouvel appartement, niché au premier étage d’un immeuble en vieilles pierres des faubourgs. L’air chargé des lilas de juin qui foisonnent derrière la haute clôture du couvent lisse sur ma joue le pli de l’oreiller.

La rue est déserte. Le chant de paix des nonnes dans la chapelle aux vitraux orangés s’empare de la rue étroite et monte droit vers le carré de ciel bleu à l’aplomb des hauts murs. L’éclat scintillant d’un avion trace au dessus du château, d’Est en Ouest, la route blanche du voyage des autres.

Je sors d’un carton, soigneusement isolé la veille, le nécessaire à l’indispensable café et retourne à mon poste d’observation nantie d’une tasse en fer fumante. L’appui décrépit de la fenêtre, juste assez large pour que je m’y installe confortablement, m’offre une perspective plongeante sur la rue sans trottoirs. Un homme s’avance à petits pas, quadragénaire osseux qui précède un chien à son image. Maigre et de poil rare et roux, lui aussi, mais sans lunettes. Ils cheminent lentement sans lever la tête, et avec un bel ensemble font halte au pied des marches sur lesquelles s’ouvre la vieille porte en bois de l’immeuble. Le chien tourne le dos au mur et s’installe, tête basse,  pattes postérieures largement écartées, se crispant dans son matinal effort de défécation. L’odeur nauséabonde monte immédiatement jusqu’à moi, pervertissant le mélange délicat de l’arôme café-lilas. L’homme jette, par dessus ses lunettes, un coup d’œil furtif alentour et poursuit sa route sur un « Viens Virgile » (peste ! le monsieur à des lettres) en négligeant le plus élémentaire des gestes citoyens. Ni vu ni connu, pas vu pas pris.

Je  hausse les épaules, referme la fenêtre et m’attèle vigoureusement au déballage méthodique des cartons pour retrouver les vis des meubles. Quand, aux alentours de huit heures, une fringale de croissants me pousse à explorer le quartier à la recherche d’une boulangerie, j’ai retrouvé enfin les vis manquantes et oublié la scène du réveil. Dans l’enthousiasme de ma première promenade dans ce petit bout de moyen-âge, je dévale l’étage, pousse la lourde porte à toute volée et  glisse sur la merde gluante posée là au coin des marches, m’envolant dans une chorégraphie qui fait se tordre de rire un gamin en route pour l’école,  plié sous le poids de son cartable.

J’étouffe le juron de circonstance pour ne pas choquer le marmot, essuie, prise de nausée,  mes pieds sur une touffe d’herbe qui pousse dans une faille du mur, et pars en quête d’un petit déjeuner reconstituant.

La boulangerie n’est pas loin, encastrée dans l’épais mur du rempart, et tenue par une sorcière noire et sèche comme un pain de seigle. Handicapée par des ongles bleus démesurément longs, elle ramasse mes pièces sur le comptoir et les glisse sous la paume de sa main jusqu’au tiroir en me gratifiant d’un sourire marron.

De retour dans la cuisine, je pose les croissants sur un carton, fouille le capharnaüm qui m’entoure à la recherche d’un seau, et redescends l’étage pour laver les marches en grognant.

A la fin de la journée, l’appartement est à peu près habitable. Je m’offre une demi-heure de délassement sous la douche qui fuit, grelotte à la recherche des serviettes de toilette disparues, et de guerre lasse me sèche dans un drap avant de m’installer sous la couette nantie d’un « vicomte de Bragelonne » qui doit peser dans les trois kilos. Je n’ai pas osé le ranger sur les chétives étagères du locataire précédent.

Mon deuxième réveil dans cet appartement est identique au premier. Mêmes stridulations des oiseaux, même musique dans la chapelle, même pause à la fenêtre, même scène du même homme au chien.

J’ose à peine le confesser, mais je suis en train de prendre des habitudes. Le même gamin qu’hier a pu de nouveau assister au spectacle improvisé de l’envol gracieux sur merde de chien. Ces acrobaties matinales répétées vont rapidement devenir éprouvantes, il faut absolument que je réagisse si je ne veux pas vieillir prématurément.

Aux petites heures de mon troisième matin, je ramène à mon poste d’observation un seau d’eau avec ma tasse en fer. Pas question de glisser encore une fois. Dès qu’ils seront repartis, hop, de ma fenêtre, je jette le seau d’eau et le tour est joué.

Les voilà qui s’avancent à petits pas de vieux, et rejouent la scène si bien réglée de la pause caca, les halètements du chien alternant avec les encouragements du maître. La rue encore une fois est déserte.

Les chants des nonnes se sont tus, et je me sens d’irrésistibles fourmillements dans les mains. On dit que le Diable n’est jamais très loin de Dieu. C’est sans doute une force maligne qui guide maintenant mes gestes et Notre Seigneur à Tous, malgré sa proche concession, a dû lever sa main de dessus moi. Je descends sans bruit de l’appui de ma fenêtre, et les dix litres d’eau glacée touchent leur cible au moment où le chien va soupirer d’aisance.

Le hurlement du clebs se superpose aux jurons du maître. Un peu en retrait, dissimulée par l’angle du volet,  je contemple les effets de la rage qui défigure le cynophile trempé et je souris en refermant la fenêtre. Cette fois, ce n’est pas moi qui donne dans le happening. Mais après tout, pas vu, pas pris !

Par Marie Rennard - Publié dans : Petits déboires ordinaires de citoyennes
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Samedi 13 septembre 2008

 

   J’ai vécu avec lui une drôle d'idylle sur l'île-écran de mon PC. On s'est aimots un petit moment, oh, pas longtemps ni suffis'amants mais, plus, ç'aurait peut-être été trop. J'y ai repensé aujourd'hui en regardant le ciel-tumulte à ma fenêtre ouverte: les chemins électriques qu'ont suivis mes phrases sont toujours là, lignes noires tracées sur le tableau bleu de l'air. E-deal. Des mots catapultés. Le courant passait. Des mots mayonnaise. Des phrases montaient. L'envie aussi. Par claviers interposés. Mais s'aimer sans se voir, ça ne dure qu'un temps. Alors se voir, bye dactylo, place au tactile, hot, en deux temps trois mouvements, s'apprivoiser, s'agrivoiser. Jeu de mains. Cibles sensibles. Boire un coup, un bar, le hasard s'efface, on sait où l'on va, c'est écrit et déjà moins bien que ce que l'on s'est écrit. Je lance un iceberg dans son p'tit anis. Il fond vite, moi aussi, mucho calor. Il dit Margarita, refais-nous les niveaux! J'ajoute, ou alors une pizza! On rit et on regarde passer le temps sans même avoir l'idée de l'attraper par le bras. Il a déjà disparu. Une nuit dans la mer agitée des draps, éphémère capitaine de mon paddock, avec son goût de sel, son goût de sale, son goût de sable. J'ai sûrement planté les dents dans son râble là où ça chatouille puis, près des couilles, là où ça râle. Je ne sais plus. Il ne reste de la brûlure qu'une jolie cicatrice, fine et claire. Je crois que c'était fort. Je crois que j'ai eu mal. Le lendemain matin, une autre table dans le soleil, carrer Sant Agustin, les voitures rasent nos jambes nues, crème mécanique, désopilante. Y'a un mur en face, gris, percé de quelques têtes de géraniums écarlates, je pense sortie de secours, trop haute, il me sourit. Je lis sur ma tasse café Bou, tout est flou, chocolat chaud, brioche froide. J'écarte une mèche de devant mes yeux. Il me dit tu es si féminine quand tu fais ça, ton charme est redoutable. Je lui dis fée minime mais aux pouvoirs décuplés quand je te fellation. Il me dit arrête. Je passe ma main dans la poche de son short. Une tête apparaît à la fenêtre des géraniums, main dans le sac, un regard qui me fait venir le rouge affront. On se barre en riant et on marche doucement en direction du port. Cinq-quatre-trois deux mains. La mienne se détache de la sienne. Ne pas s'habituer. Défroisser mes habits tués par la nuit passion. Retrouvés, le matin, en tas, victimes de cet amor subit. Il n'essaie même pas de me la reprendre. Nos chemins, nos doigts. Croisés. Décroisés. Je sais. Je suis fatiguée. La croisière ne m'amuse plus. Après-midi m'a cramé. Je sens les ficelles rêches des heures passées se nouer dans ma gorge. Je regarde le fin macramé des filets de pêche qui sèchent sur la jetée devant Anna Maria et Mar i cel, barques légères qui se refroidissent les fesses dans la mer pleine d'huile, ça sent la friture aux portes des restaurants. Je n'ai pas faim. Il me débarque. C'est la fin. C'est l'enfer. Puis, un jour, je suis revenue d'entre les mots...
Par Christine Spadaccini - Publié dans : Rencontres
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Vendredi 12 septembre 2008
Par magali - Publié dans : Planches, strips, bulles et belles
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Jeudi 11 septembre 2008



Je présume que la réputation de glandage des cantonniers de France est, l’une ou l’autre fois, arrivée jusqu’à l’ourlet délicieux de vos oreilles, lecteurs. Évidemment, faut pas croire tout ce qui se dit, sinon jamais on s’en sort. D’ailleurs, cantonnier, c’est un terme que je subodore obsolète, et on a sûrement revalorisé la profession rien qu’en la rebaptisant, allez, au pif, Technicien de Maintenance de l’Espace Urbain (T.M.E.U). Je dis ça, j’en sais rien, mais avouez que c’est plausible.

Or donc, ma ville à moi où j’habite emploie une pléthore de ces hommes en habit jaune fluo pour nettoyer les vieux et moins vieux quartiers dans lesquels des hordes de touristes négligents sèment leurs détritus à longueur de journée (et j’accuse les touristes à dessein, tant il est notoire que l’autochtone est propre sur lui). Il n’est pas rare qu’on les voie assainir la voirie à grands flots d’eau du lac pompée aux bornes, les jours de marché, pour redonner à nos délicieuses ruelles pavées le pimpant nécessaire à la prétention locale à égaler Venise, même si hors la surabondance de hordes d’italophones, y’a guère de comparaison possible.

Mais le lessivage des vieux quartiers, c’est jamais avant la fin du marché, sur le coup de l’heure de sieste. Le matin, armés de leurs balais à mégots, ils errent ici et là, et surtout dans ma rue où ils sont à l’abri des regards hiérarchiques. Vous l’ai-je déjà dit ? Il y a juste sous ma fenêtre un muret à hauteur d’assise fort accueillant à qui désire deviser en plein air. C’est, depuis quelques semaines, le haut lieu de rassemblement de cinq ou six de ces T.M.E.U. qui de huit à neuf font leur pause matinale, pain-pinard-saucisson, sous la houlette plus bruyante qu’éclairée de Madame B., dont je vous ai déjà causé et même que vous pouvez lire ses impérissables œuvres à la rubrique « lettres au syndic ». Cependant mon propos n’est pas de médire de ma voisine, mais bien de vous informer que depuis quelques jours, la révolte gronde au sein de la masse laborieuse. C’est que l’automne pointe le bout froid de son nez, et de ses contrariétés. Pluie et chute des feuilles d’arbre, relativement abondantes par chez nous, surtout en ville où les espèces à feuillage persistant sont rares. Or donc, ces feuilles, faut bien les ramasser, sinon ça fait vite sous-bois artistiquement négligé. Et c’est du boulot, parce que comme le clamaient ce matin nos agents de maintenance, y’en a des fois plus de cent-cinquante voire deux-cent par arbre, et si tu multiplies par le nombre d’arbre pondéré par la vitesse du vent, c’est vite vu, t’as plus de pause. D’où la brillante suggestion de Madame B., faut réclamer, ou bien si qui veulent pas, faut vous mettre en grève. Moi, à l’hôpital, je me laisse pas faire. La pause, c’est la pause, y’a pas à sortir de là.

On leur a bien dit, ont répondu ces messieurs, mais y veulent rien entendre.

Ben moi, je vais leur téléphoner, parce que c’est une honte. UNE HONTE, de faire travailler les gens comme ça. De toutes façons, faut se faire entendre, moi je leur téléphone tous les jours, à la mairie, et à la municipale, pour leur dire ce que j’en pense, de leur gession.

Tellement, qu’à la police municipale, ils ont mis en place une hotline rien que pour elle, à force.

Vous vous interrogez, sans doute, sur l’origine de cet activisme altruiste de Madame B. ?

C’est que la dame a le cœur large, et accueillant. A la fin de la pause, chacun à leur tour, elle leur paye un café chaud dans son appartement dont la fenêtre ouverte jouxte la mienne. Le rituel est invariable, et je n’en rate jamais une miette. Au début, j’ai cru que mon imagination, toujours portée par une nature enflammée, me jouait des tours. Mais non. Sitôt le café fini, Madame B. s’offre généreusement aux énergies inemployées de ces messieurs, à grand renfort de cris de satisfaction enthousiaste qui ne laissent point place à l’équivoque.

Or, je vous le demande, qu’arrivera-t-il si les revendications des cantonniers n’aboutissent pas, et que la pause estivale d’une heure se trouve réduite à la portion congrue par la surabondance de travail ?

Hé oui. Faut toujours s’interroger sur les motivations profondes des pousse-au-syndicalisme.

Par Marie Rennard - Publié dans : Tâchons de comprendre ensemble
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Lundi 8 septembre 2008


Toi t'avais pas tant peur hein, juste que t'aimes pas tomber dans la cour de récré alors tu m'en avais parlé parce que tu me parles des choses qui t'inquiètent et c'est bien. Que tu voulais pas courir pour pas tomber. Ben oui minette mais c'est ça la vie faut courir et puis tomber. On avait choisi les vêtements la veille, le cartable il était prêt depuis des jours, avec la trousse étiquetée et les crayons pareil, et l'étui à lunettes, et la ventoline tout au fond parce qu'on ne sait jamais t'as pas eu de crise depuis un bail mais on ne sait jamais. Si j'avais pu laisser un oeil et une oreille dans ton cartable, pour être bien sûre, hein, pour sûr je les aurais laissés. Mais je t'ai regardée prendre la main de cette grande gourdasse trop vite poussée qui sera sans doute ta meilleure copine du monde et puis rentrer à la file indienne, ma toute petite minidouce la plus jeune la plus frêle, tu avais ton sourire des grands matins et des grands soirs, celui qui te prend d'une oreille à l'autre et qu'on voit même plus tes lunettes tellement tes yeux grand ouvert sur le monde sont immense et lumineux. Je vous ai regardés, enfin toi, pénétrer dans la classe. J'ai vite tourné les talons, j'aime pas quand il me voit verser ma larmichette que je peux pas bien expliquer ni vraiment retenir. On fait les enfants pour qu'ils s'en aillent, et Dieu merci celle-ci saura le faire, c'est déjà écrit, mais ils nous restent toujours là, au creux, au chaud, là où leur petite tête ronde a marqué une empreinte, à force de nuits à les bercer, là au creux de notre épaule.


Eh !
Quoi ?
Tu sais en vrai ... en vrai c'est pour moi que j'avais peur je crois.
Je sais bien, moi j'ai pas peur.

Et puis je t'ai retrouvée le soir exténuée de rire, les joues roses, tu mettais la pâtée à deux CM2 au ping pong ...
Tu as été bavarde, bavarde, j'en avais les oreilles qui bourdonnaient ! Tout venait tout à trac et dans un désordre total, tu aurais voulu que j'entende tout en une fois et par où commencer ? On s'est couchées bien lasses, la tête te tournait, même "comme après quand on va à la mer tu sais maman ?" "je sais mon amour, comme si on était encore dans l'eau, pose la tête sur l'oreiller et laisse-toi bercer". Encore des câlins très doux et tu as sombré dans la demi-seconde. Et voilà, c'est parti.

"On dirait que ce serait la rentrée et que tu serais une grande"
Par Marie-Laetitia Gambié - Publié dans : Nos lardons
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Lundi 8 septembre 2008

Avec Bic, on a veillé toute la nuit ou presque pour tenter d'enfermer notre Lucien dans une belle histoire éternelle, on s'est entêtés à le fourrer dans un roman de cape et d'épée, loin du sabre clair et net de la réalité qui, à vue de nez, le CSP limite cloche et carrément alcoolo mais il ne nous a pas beaucoup aidés. On n'avait qu'une esquisse de sourire, fossette creusée dans le bush de ses joues, son petit côté craspète Beatnik, la crinière ripant de dessous le Stetson, la peau cramée d'avoir vu le soleil de trop près, les éperons d'argent de ses chicots nicotine, sa dégaine de vieux fusil qui fume cartouche sur cartouche, ce drôle de charme qu'on avait décidé de lui trouver, délit d'imagination dans débit de boisson, romantisme de comptoir… C’est la faute du nom de ce rade aussi, l'Orient-Express : en y entrant je deviens illico Anna K., Bic s'appelle soudain Léon T. et notre sire sirote, inconscient du drame qu'on lui fait jouer, Vronski beat et je déraille, heureusement Bic est moins loco... C'est ma balise jaune vif dans ces fictions où je m'enlise pour fuir les frictions, l'affliction. Je m'accroche au corps long d'un stylo, je me repasse cent fois la même chanson, obsessionnelle, excessive et, au bout de la nuit, les mots ont lessivé les mille strates des émotions trop fortes qui me polluent... Mais, ce matin, c'est le look Pollux, Bic, la bille à sec, moi, tifs dans les gobilles et les motifs pas beaux à voir de nos traits tirés parce que la règle, c'est quand même de dormir quand il fait noir. On kawa même couleur, petits yeux, estomac froissé, jambes inutilisables, puis on relit la vie extraordinaire d'un pochtron formidable tombé entre nos pattes de mouche. Bic, dans un passé qui dépasse sûrement l'artiste du zinc, l'a fait chat de gouttière, alpiniste, la crème du Mont-Blanc, un cador du K2, homme des sommets où l’air est rare et l’art épure. Il a tout eu, tout fait, presque, il lui manque une face Nord, la plus dure. Alors, pour financer sa prochaine expédition, il se défonce sur les vitres des tours de la Défense, laveur de vitres, building escaladeur, valdingues en rappel sur un horizon de verre. Il se tient à carreau avant d'aller voir plus haut, homme balai dans son harnais il flotte, lavant, et, dans le vent, pense Himalaya sans filet en regardant filer les oiseaux sur le fond bleu de l'existence. Puis, un jour où il aurait mieux fait de faire nuit, il LA voit au travers d'une fenêtre, un ange à son bureau, love déflag', il est cuit. Son prochain sommet s'appelle mont de Vénus, il la traque, elle craque et puis le plaque, bien sûr. Le laveur reste sur le carreau, coeur en crevasse, volonté brisée, il se coupe trois doigts en tentant d’en rassembler les éclats et se met à boire les étoiles qu'il a failli toucher, the triste end. Depuis il trouve son oxygène dans la pression des bars et c'est une montagne qui maintenant l'escalade, Everest, berger des Pyrénées, isn't it ironic? Hé Bic, elle a du chien, notre histoire, non?!


(épisodes précédents: Style au Bic, part I, Crotte de Bic, part II, le Bicnick part III, Baron Perché part IV)

Par Christine Spadaccini - Publié dans : C'était booon
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MARIE RENNARD a écrit

MARIE-LAETITIA GAMBIE a écrit

CHRISTINE SPADACCINI a écrit

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