Est une chose étonnante. Attention, je vous cause pas du destin d’un livre dans le sens d’un écrit, mais bien d’un objet. Celui-là, que vous achetez en librairie ce matin, savez-vous à coup sûr où il sera dans cinq ans ? Et cet autre, dont vous fîtes l’acquisition sur un quai de Seine, quelle a été son histoire avant vous ?
Je vous ai raconté, voilà déjà un moment, comment j’avais mis la main sur un exemplaire du Maranzakiniana dont je rêvais depuis quinze ans sans avoir jamais eu l’idée d’aller le chercher sur le web. Il y était. A vendre, chez un bouquiniste américain. Marqué à la plume du nom d’une bibliothèque publique de l’Orégon à laquelle il n’avait visiblement jamais été restitué. Neuf, ou presque, et jamais lu, puisque certaines pages n’étaient même pas coupées. Revenu à grands frais dans sa patrie d’origine cent cinquante ans après l’avoir quittée.
Si j’aime les vieux ouvrages, ce n’est pas tant par goût de bibliophile que parce que souvent on y trouve, calligraphiés, le nom du premier détenteur, ou une dédicace, et glissés entre les pages, l’un ou l’autre billet manuscrit, ou place de théâtre pour une représentation dont tous les protagonistes ont disparu, une fleur séchée, un croquis destiné à une modiste, bref, tant de ces petits témoignages de leur histoire qui font de ces livres plus qu’un livre.
Ces billets, je les laisse toujours à la page où je les ai trouvés, en pensant qu’après moi, d’autres auront ce plaisir de les redécouvrir, et d’imaginer les détails de l’histoire. J’ai pu trouver ainsi une liste détaillée d’emplettes en pharmacie, suffisamment conséquente et variée pour laisser penser qu’il s’agissait non pas d’une ordonnance, mais de prévoyance ménagère, et qui portait, en face de chaque ligne, le prix du médicament, donnant une idée fort précise de l’ampleur de l’inflation du trochisque en deux siècles ; une carte d’entrée pour la séance récréative du 17 juin 1925 à l’institution Saint Joseph d’Arras ornée d’une bite au crayon noir, preuve qu’on s’emmerdait dans ce genre de fête au début du siècle autant qu’aujourd’hui ; ou, dans un dictionnaire anglais français de 1765, des inscriptions en sténographie anglaise dont j’ai la certitude qu’elles ne furent pas rajoutées avant le siècle suivant, les méthodes antérieures ne comportant qu’un signe par mot. Bribes de leçons notées là ou insultes à un professeur désaimé, je l’ignore, n’ayant pu retrouver de méthode de l’époque.
Bref, nous laissons tous je pense, dans nos livres, d’insignifiants témoignages de notre possession. Qu’inspireront-ils aux lecteurs qui dans deux cent ans ouvriront l’un ou l’autre de ces ouvrages que nous griffonnons sans y songer ? Y aura-t-il un farfelu pour essayer le numéro de téléphone d’une Marilé défunte écrit en haut d’une page de Bones ? un curieux pour aller voir, in situ, à la nouvelle adresse de l’un de mes copropriétaires notée sur la couverture d’un Queneau, qui habite désormais là ? un mélomane désireux de retrouver une partition contemporaine de moi, mais vieille pour lui, dont il trouvera les références sur la page de garde d’un Bouzet que mes enfants auront vendu pour trois sous malgré l’amour que je lui porte ? On sait pas, on s’en fout, mais le destin d’un livre, c’est pas plus anodin, finalement, que celui d’un lecteur.


C'est vous qui l'dites ...